Et si l’effondrement avait déjà eu lieu

L’étrange défaite de nos croyances et la question de la croyance est évidemment essentielle.

L’historien Marc BLOC qui était officier durant la seconde guerre mondiale témoigne de ce qu’il a vu à savoir que c’est moins l’armée Allemande qui a gagné la guerre contre l’armée Française, que l’armée Française qui se trouvait alors dans un déracinement spirituel et matériel tel que elle pouvait facilement être battue. Tout était fondé sur la ligne Maginot, car on était persuadé que les allemands allaient venir de l’Est, on avait une guerre de retard, celle de 14-18. En 39 on pensait que les allemands passeraient par l’Est. Ils sont passés par le Nord. Dans les choix matériels de l’armée, même chose on était en retard.

Il y a eu une perte de crédit de l’autorité militaire. La perte de confiance dans les supérieurs, la perte de confiance en la Nation. Il me semble que les différentes crises que nous traversons aujourd’hui, sanitaire, épidémique, sociale, politique, économique, sont comparables. On assiste aujourd’hui à l’émergence de différents discours,  collapsologiques, l’effondrement de la nature, de la société, du moral des gens, de la santé mentale, etc. Bien sûr tous les signaux sont au rouge.  Il y a une surexploitation du vivant, la crise écologique n’est finalement que la part émergée d’une crise anthropologique beaucoup plus grande. Comment traiter mieux la nature, quand nous traitons mal nos semblables et nous-mêmes. Ces effondrements, que nous risquons, ont déjà eu lieu. D’une certaine manière, nous assistons matériellement à l’écroulement qui a déjà eu lieu dans nos capacités de penser le monde, de nous penser nous-mêmes, de penser les autres. Par rapport à Marc BLOC, ce qui est étonnant quand vous le lisez, c’est l’actualité de ce qu’il écrit. Quand il dit que c’est l’approche intellectuelle qui finalement est à l’origine de la défaite militaire française, aujourd’hui c’est pareil, nos différentes crises ne sont que les symptômes d’un effondrement de nos catégories de pensées et de jugements. Nous croyons toujours dans un progrès inéluctable, dans une évolution naturelle des sociétés humaines, la concurrence et la compétition sont les valeurs cardinales qui permettent d’avancer et en pariant sur la science, la technique et l’industrie, on va vers le bonheur pour tous. C’est totalement faux. La France est tombée en 1940 comme un arbre déraciné, c’est ce qui s’est passé à l’époque récente au niveau de la planète avec des vilénies, un déracinement spirituel, un déracinement des valeurs majeurs de l’humanité ce qui a entrainé et montré que nous étions déjà par terre. En psychanalyse, on sait par exemple que souvent les patients qui ont peur de l’effondrement, d’une catastrophe, de tomber malade, ont une prise de conscience involontaire d’un effondrement qui a déjà eu lieu.  C’est un peu comme si un traumatisme était resté comme un kyste dans leur psychisme. Souvent la peur que quelque chose advienne est le symptôme de la trace de mémoire d’un malheur qui a déjà eu lieu, mais dont on a pas pris toute la portée. Ce qui se produit aujourd’hui, la peur de la fin du monde, elle a déjà eu lieu, nous sommes en train de poursuivre comme le personnage qui court sur le bord de la falaise et qui court ensuite dans le vide sans prendre conscience qu’il a déjà quitté le sol. Pour prendre la question de l’épidémie, ou celui d’un tsunami, ou le problème du changement climatique, il va de soi que les traumatismes qui peuvent avoir lieu, sont toujours imputables à 50% à l’état de la société qui les reçoit. Dans l’histoire certains peuples s’effondrent, par exemple, les vikings sont obligés de quitter le Groenland, alors les Inuits peuvent y survivre.  La chute de l’empire romain, ce n’est pas l’invasion par les barbares, c’est l’état glaciaire et surtout la flambée des épidémies les pestes. C’est l’état à un moment donné d’une société qui est confrontée à un choc de l’environnement qui détermine les conséquences. Du point de vue de la psychopathologie nous le  savons, le stress post-traumatique n’est pas lié totalement à l’intensité des blessures physiques mais souvent à l’état de préparation de celui qui va recevoir ce choc et comment il va pouvoir l’absorber. Par rapport à l’épidémie, le drame majeur, c’est cela. Nous sommes sidérés car nous ne sommes pas préparés à l’émergence d’un tel virus. L’OMS en 2003 dresse le portrait tueur de l’humanité, c’est un virus peu létal et très contagieux. Il a besoin du matériel humain pour se reproduire et il faut qu’il soit contagieux pour pouvoir flamber. L’OMS le sait depuis 2003. Bill CLINTON dit, le danger ce n’est pas le nucléaire, le danger c’est le bio-terrorisme et le retour de maladies infectieuses.

C’est la troisième épidémie de coronavirus, en dix ans. Le H1N1, etc. il faut bien voir que nous ne sommes pas préparés à ces épidémies dont nous savions mais nous ne l’avons pas cru. La différence avec la peur de la fin du monde des Anciens, c’est que, eux y croyaient mais ils n’avaient pas les moyens scientifiques de déterminer les facteurs de probabilité des catastrophes. Alors que nous aujourd’hui, nous l’avons déterminé et pourtant nous n’y croyons pas et nous continuons à vivre comme avant. Cette épidémie de covid a mis en évidence que la mondialisation, a accru les risques de transformation des biotopes ce qui  favorise l’émergence d’une multitude de virus nocifs. Cela sans que l’on pense à se doter de moyens sanitaires et sociaux, de protection contre ces maladies que nous participons à fabriquer.

En conséquence, la covid c’est une maladie de l’anthropocène, en quelque sorte fabriquée par l’homme. La peur est une émotion morale inscrite dans la culture. Elle est légitimement une émotion politique, qui participe à la constitution des institutions culturelles, religieuses, etc. Ce n’est pas en soi un problème,  qu’est-ce qui fait que l’on fait une psychanalyse si ce n’est la peur dirait LACAN. Je crois surtout que la peur est utilisée par le pouvoir politique, lorsque en particulier, il n’a plus les moyens d’obtenir la confiance et l’adhésion des citoyens. Il y a une politique de la peur déjà instituée dans certains pays du monde. Dans la manière dont l’on a traité l’émergence de l’épidémie de covid, en France, on voit bien comment la parole de l’état n’a plus été fiable. On a assisté à des déclarations absurdes, par exemple il a dit que l’on avait un nombre suffisant de masques alors que c’était faux, bien que J.SALOMON ait alerté Agnès BUZYN. Marisol TOURAINE n’avait pas  tenu le contrat qui avait été passé avec les différentes sociétés de fabrique des masques. Ensuite on nous a dit que les masques étaient dangereux, ils n’étaient valables que pour les gens malades et tout cela pour finalement imposer le masque partout. Un peu comme un parent qui dit tout et n’importe quoi à son enfant. A partir du moment où la parole est en faillite il ne reste plus que à imposer au nom de normes, de soi-disant bien-être, sécurité, etc. lorsque l’autorité est en déclin le pouvoir normatif s’accroit. Le philosophe Georges CANGUILHEM nous dit, la norme, c’est l’ensemble des contraintes imposées à des existences. A partir du moment où vous n’avez plus la confiance des citoyens il faut leurs imposer des contraintes et c’est une catastrophe.

Ce que montre bien les épidémies, en 1933 Charles NICOLLE microbiologiste célèbre grand patron de l’infectiologie disait, que ce que lui a appris la microbiologie, c’est que les hommes sont frères et solidaires. Chaque homme est exposé à la contagion, ils sont frères et ils sont solidaires dans la mesure où ils ne peuvent s’en sortir qu’ensemble. Nous sommes solidaires également des animaux domestiques, sauvages etc. Au niveau de la planète on a fait prévaloir l’intérêt économique au détriment  de la sécurité sociale et sanitaire des populations. Les gouvernements ont participé à la fabrication des maladies. Pourquoi ? Regardons, Macron avec son conseil, il ne convoque que des médecins, des infectiologues  et il oublie la dimension historique et sociologique.  Ces personnes auraient du lire la peste de Camus et des livres sur l’histoire des épidémies. Les changements de civilisation sont toujours dans l’histoire de l’humanité accompagnés de l’émergence d’épidémie ou du retour de maladies infectieuses.

Au néolithique lorsque l’humain cesse d’être un chasseur-cueilleur et qu’il se sédentarise et élève des animaux cette sédentarisation s’accompagne d’une flambée épidémique. Le mouvement des hommes dans les guerres entre nations déclenche des épidémies. La peste d’Athènes, ou la chute de l’Empire Romain. L’urbanisation de Rome en fait un foyer épidémique. Les changements de nos modes de vie sont forcément accompagnés de l’activation de microbes. La colonisation au cours des 15°siècle et 16°siècle ont entrainés l’extermination des peuples Amérindiens, non pas vraiment par  les guerres mais par la contamination des microbes. La grande peste espagnole de 1918, sans doute du H1N1, illustre le même problème. En 1838 à New-York, il y a eu une épidémie de Choléra, qui est arrivée en bateau à moteur, d’Europe. Aujourd’hui avec les avions on transporte très vite les microbes. On voit bien dans tout ceci le rapport entre les intérêts commerciaux et les intérêts sanitaires. L’immense responsabilité des politiques, a été de ne pas considérer que l’externalisation de la fabrique, des bouteilles d’oxygène, des réactifs de test, des médicaments, pour répondre à des exigences de concurrence, allait nous coûter beaucoup plus cher. Nous sommes prisonniers d’une pensée de rentabilité à court terme. Ce n’est pas le virus qui est en lui-même toxique, c’est nous qui lui avons permis de se propager en le transportant.

Il faut lire les journaux des années 1840 à New-York, avec la tyrannie des mesures de quarantaine, la tyrannie sanitaire. Théodor ADORNO disait, "il faut défendre le progrès contre l’idéologie du progrès".

Le développement des techniques de l’industrie sont des choses formidables, mais la croyance que ce développement va amener la sagesse et le bonheur, est une idéologie criminelle, surtout si on pense qu’elle se fait naturellement sans choix politique, sans détermination humaine à prendre les décisions qui conviennent. Le slogan qui illustre le mieux le dogme sur lequel repose nos sociétés, c’est « la science trouve, l’industrie applique et l’homme s’adapte ». C’est terrifiant. Si on laisse les scientifiques agir sans idées régulatrices, morales et sociales, ils peuvent faire n’importe quoi. Le principal ennemi, c’est nous-mêmes en changeant nos modes de vie sans nous préparer. Le covid a révélé la vérité ou le mensonge des déclarations politiques. L’union européenne a fait la morale à l’Italie à cause de sa politique interne et quand le virus flambe, on laisse les villes du nord mourir sans les aider, on assiste alors au repli national. Voyons la bêtise des politiques, comme si la temporalité de la recherche pouvait être au même niveau que la temporalité nécessaire à l’action politique. Travailler sur des virus, travailler sur n’importe quel objet scientifique, cela demande des années. Aujourd’hui la recherche est démolie ainsi que l’école, l’université, les hôpitaux, parce que soumis à une matrice centrée sur la rentabilité immédiate, sur les chiffres à court terme. Penser que, il va suffire de donner des millions aux chercheurs pour qu’ils trouvent quelque chose, c’est totalement absurde dans la mesure il faut du temps pour faire de la recherche. Concernant l’histoire des vaccins ARN, cela fait des décennies que l’on y travaille et par contre il n’y a pas eu de financement Ad-hoc. Les sciences ont été utilisées dans une certaine logique du spectacle en essayant de faire croire aux populations que parce que, on s’entoure d’un conseil scientifique, on a l’équivalent d’un conseil de guerre. C’est cela l’idéologie scientiste. Le problème majeur ce n’est pas que ces mesures ne sont pas justifiées, de mon point de vue elles le sont, je l’assume, mais c’est parce que  elles étaient prescrites de telle façon qu’elles ont suscitées la même méfiance légitime de part ce qui a pu se produire auparavant, quant aux mensonges d’Etat. La nature du pouvoir Macronien, est un libéralisme autoritaire.

On conditionne les gens et à force de les prendre pour des imbéciles, ils se révoltent. Le monde d’après ressemble terriblement au monde d’avant en pire. La démocratie ne saurait se réduire à la représentation parlementaire ou sénatoriale. Il faut redonner la capacité de penser.  Roland GORI psychanaliste.

 
philosophie

réconciliation des hommes au sein d’une communauté raisonnable

La mission socratique se révèle ici comme mission de « réconciliation des hommes au sein d’une communauté raisonnable. »

 

   Mission utopique, dit le pessimiste. La « nature passionnelle » est bien plus puissante en l’homme que sa « nature rationnelle ». Pire, l’idée d’une transcendance possible de l’esprit est une « illusion idéaliste ».

On n’a pas attendu les philosophies du soupçon (Marx, Nietzsche, Freud) pour instruire le procès de la raison conçue comme « instance universelle et transcendante. »  C’était déjà le fonds de commerce de la sophistique.

La « crise de la raison » est aussi vieille que l’émergence de son magistère. On a l’impression que la raison n’a jamais vraiment pu imposer son autorité et qu’elle n’a déstabilisé celle de la tradition ou

de Dieu que pour livrer les sociétés à « l’anarchie rationaliste ». Le moindre forum de discussion en témoigne de manière criante. Les capacités d’argumentation et de démonstration de l’esprit sont mobilisées à tout va et les idées les plus folles ne manquent pas de défenseurs talentueux, très habiles dans l’art de leur conférer une vraisemblance.

 

   Mission difficile, répond le philosophe, mais non mission impossible.

Car ce qui rend possible un vrai dialogue entre les hommes n’est pas différent de ce qui rend possible l’activité pensante. Une formation intellectuelle rigoureuse certes, dépendant de la responsabilité des

sociétés, mais surtout une « conversion intellectuelle et morale » qui est à la portée de tout être doué d’un esprit. Seules deux conditions sont requises:

 

  • D’une part, un sens du problème, de l’ambiguïté des choses et de leur complexité ;

  • D’autre part, la conviction qu’on ne peut pas avoir raison tout

seul, que ce qui est fondé en raison, doit être, en droit,  reconnaissable par n’importe quel autre être de raison.

 

   Aux antipodes de l’homme qui est prisonnier du doxique, le penseur est  donc l’homme qui se met à distance d’un contenu de pensée, l’examine  en se faisant à lui-même les objections que les autres pourraient  lui faire s’ils étaient présents. La pensée procède, à l’instar  de la discussion avec l’autre, par questions et réponses dans une  démarche dont l’enjeu est de surmonter une difficulté théorique.

Car s’il n’y avait pas de problème initial, si tout était clair à l’esprit humain au point d’être tous d’accord, il n’y aurait pas besoin de faire la lumière. La pensée est donc dialogique par essence parce qu'elle est aux prises avec le problématique.

 

   Voilà pourquoi :

 

  • Platon dit que la pensée est un « dialogue de l’âme avec elle-même ».

             Cf. La pensée est « un discours que l’âme se tient à elle-même sur

             les objets qu’elle examine…Il me paraît que l’âme, quand elle pense,

            ne fait pas autre chose que s’entretenir avec elle-même,

             interrogeant et répondant, affirmant et niant », /Théétète, /190a.

  • Hannah Arendt, de même, pointe ce lien de la pensée et du dialogue

              en soulignant que pour penser il faut être plusieurs en un.

              Toute pensée, à proprement parler, s’élabore dans la solitude, est

              un  dialogue entre moi et moi-même, mais ce dialogue de deux-en-un ne

              perd  pas le contact avec le monde de mes semblables : ceux-ci sont

              en effet représentés dans le moi avec lequel je mène le dialogue de

              la pensée » /Le système totalitaire, /III, Points Seuil, 1972, p. 228.

  • Et Kant rappelle que l’éthique de la pensée implique trois maximes directrices

   1) Penser par soi-même ou maxime de la pensée sans préjugés,

   2) Penser en se mettant à la place de tout autre ou maxime  de la pensée élargie,

   3) Penser en étant toujours en accord avec soi-même ou maxime de la  pensée conséquente.

 

   La deuxième maxime est particulièrement significative. L’étroitesse  d’esprit   est le propre de celui qui ne parvient pas à se libérer de ses œillères  parce qu’il est  incapable de s’ouvrir à l’altérité.

L’unilatéralité de son regard, la déterminité de sa situation le condamnent  à s’enfermer dans une sorte de mythologie personnelle ou communautaire. Il manque de la plus élémentaire sagesse consistant à s’assurer de la rectitude de son propre entendement, par le détour de l’entendement des autres ou le point de vue de l’universel.

 

   Il s’ensuit que la méthode de la pensée est la dialectique ou l’art du dialogue élevé à la dignité d’un procédé de réflexion. Une question appelle des réponses que l’examen conduit à problématiser patiemment jusqu’au point où, ayant séparé le bon grain de l’ivraie, on peut s’entendre sur des vérités communes. Moment toujours émouvant que celui où l’on fait l’expérience de la transcendance de la vérité ou de la raison.  Elle est la révélation d’un « nous » en lieu et place de «toi» et de «moi».

 St Augustin a dit cela merveilleusement :

Quand nous voyons l'un et l'autre que ce que tu dis est vrai, quand nous voyons l'un et l'autre que ce que je dis est vrai, où le voyons-nous, je te le demande ? Assurément ce n'est pas en toi que je le vois, ce n'est pas en moi que tu le vois. Nous le voyons l'un et l'autre dans l'immuable vérité qui est au-dessus de nos intelligences ». /Les Confessions, /XII, XXV, 35, Pléiade I, p. 1079.

 

   Les réussites de la réflexivité ou régression dialectique ne doivent pas néanmoins faire oublier ses demi-échecs. Il arrive en effet qu’elle débouche sur des apories, c’est-à-dire sur des impasses théoriques comme on le voit dans les dialogues de Platon que nous appelons « socratiques ».  Plus fidèles à la pratique du Maître que d’ autres,  ils sont des dialogues aporétiques. Loin d’aboutir  à une conclusion positive, ils confrontent l’esprit à sa propre impuissance.

Ce qui n'est pas une moindre connaissance qu'une autre car, comme

l'écrit  Descartes, si l'on découvre que «la connaissance cherchée dépasse entièrement la portée de l'esprit humain, on ne s'en jugera pas pour autant plus ignorant, puisque ce n'est pas une moindre science de savoir cela que de savoir quoi que ce soit d'autre». (/Règle /VIIIdes /Règles pour la direction de l'esprit/).

 

   Reste que par la dimension aporétique de son discours, Socrate est plus modeste que son disciple Platon. Pour celui-ci, la dialectique est la "méthode de la science", le moyen de s’élever des connaissances sensibles ou doxiques aux Idées ou intelligibles purs que l’âme peut saisir intuitivement au terme de l’ascension dialectique.

 

   L’expérience invite à moins de prétentions. Si la réflexion permet de rompre avec le dogmatisme de l’opinion, ce n’est pas pour lui substituer un dogmatisme philosophique. Certes les grandes philosophies déploient des "possibles de la raison" dans de majestueux édifices donnant la mesure de la puissance intellectuelle de certains esprits. Mais chaque penseur recommence toujours l’aventure même s’il est vrai qu’aucun ne part de zéro et ne peut se permettre de penser à la suite de tel monument de la philosophie comme on le faisait avant. Reste qu’il n’y pas de savoir absolu en philosophie. Ce qui n’est pas une manière de cautionner le scepticisme.  Le philosophe est comme le savant. C’est un douteur mais comme Claude Bernard disait que le savant doute de tout sauf de la science, le  philosophe doute de tout sauf des vertus de l’examen pour éclairer le jugement et fonder des vérités raisonnables.

 

    En disant vérité raisonnable, on ne dit pas vérité indiscutable. Il faudrait pour cela que la démarche rationnelle pût se fonder elle-même ou que le témoignage que la raison se rend à elle-même au terme de

l’examen fût l’affaire de tous.  Or la démarche philosophique (pas plus d’ailleurs que la méthode scientifique) ne peut se prévaloir d’une telle assurance. L’une et l’autre reposent sur un "irrationnel de fondement" consistant à faire de la raison la seule mesure en matière de vérité.

Mais impossible de démontrer la validité de ce présupposé car toute démonstration  suppose ce qui est à démontrer à savoir que le respect des principes logiques et des principes rationnels est nécessaire pour

assurer la rectitude de la pensée. Simone MANON

PHILOSOPHIE
philosophie
 

Le mercantilisme et la marchandisation

On appelle à tort cette attitude le matérialisme américain. Philosophiquement, cette dénomination est fausse, puisque le matérialisme couvre une posture métaphysique qui fait du hasard le moteur ultime de toute l’évolution cosmique. Ce n’est donc pas de matérialisme qu’il s’agit, mais bien de mercantilisme, de marchandisation généralisée. Il n’existe plus aucune autre relation que la relation marchande : vendre et acheter. Vendre tout et acheter tout : la table, les chaussures, le steak, le plaisir, l’amour, l’amitié, (les amis de Facebook), le bonheur (chimique, le plus souvent), le rêve (par procuration filmographique ou ludique), etc. Bref : tout est à vendre. Il suffit d’y mettre le prix.

L’idéologie marchande est un totalitarisme qui a réussi ce tour de force de transformer tous les hommes en esclaves sans qu’il n’y ait plus aucun maître. En effet, ceux qui se drapent des oripeaux du pouvoir sont autant -sinon plus- esclaves du système que ceux qu’ils dirigent. Comme dans le film Matrix, c’est le système qui a subjugué tous les hommes et ce système, c’est une logique que les hommes ont eux-mêmes enclenché et qui les a tous phagocytés.

Le système marchand échappe totalement aux mythes gauchistes, révolutionnaires ou anarchistes mettant en scène une minorité contrôlant, à son bénéfice, la totalité des autres. Cette minorité n’existe pas. La théorie du complot est une fumisterie.

Nous sommes tous, peu ou prou, esclaves d’un système qui nous dépasse, qui nous échappe, qui nous englobe, qui nous contraint et que plus personne ne contrôle, ni ne pilote, ni ne manipule. Certains les plus malins en profitent seulement un peu plus que les autres.

Ce qui tuera l’idéologie marchande est la conjonction de la croissance démographique et des pénuries de ressources. Et rien d’autre. L’idéologie marchande mourra de son propre succès. Cette mort est désormais imminente.

M.HALEVY

 

virtus

 

Tous les domaines de l’information, de l’art, de l’éducation, de la culture sont explicitement visés. 80 % des sites s’expriment en anglais. Comment ne pas frémir d’impatience à l’idée du monde merveilleux qui nous attend : « Mêmes films, dit Ignacio Ramonet, mêmes séries télévisées, mêmes informations, mêmes chansons, mêmes slogans publicitaires, mêmes objets, mêmes vêtements, mêmes voitures, même urbanisme, même architecture, mêmes types d’appartements souvent meublés et décorés d’identique manière… foudroyante offensive de la standardisation, de l’homogénéisation ». Fastfood et niaiseries sur toute la planète. L’appropriation, la mutilation et l’affadissement imbécile du patrimoine culturel des autres, Hercule, Notre-Dame de Paris… est-ce là l’interfécondation culturelle censée contribuer à l’enrichissement spirituel de l’humanité ?

Le risque est grand de voir se former, par-dessus l’univers matériel dans lequel nous vivons, un univers virtuel que son immatérialité, sa transparence, l’instantanéité des échanges s’y déroulant, ferait apparaître comme la réalisation de ce vaste marché mondial de concurrence pure et parfaite sur lequel s’est édifié le corpus du libéralisme. Un univers dont on oublierait qu’il jaillit de notre monde réel et n’a de sens que par rapport à lui. La logique de l’instrument aveuglant une fois de plus ceux-là mêmes qu’elle devrait servir, on verrait alors se développer un vaste système libre-affairiste dont la loi finirait par s’imposer à nos sociétés modestement terrestres et imparfaites. Loin d’être anodin, le virtuel représente en effet une capacité de transformation que révèle son étymologie ; s’il désigne ce « qui n’a pas de réalité matérielle », il a pour origine le mot latin « virtus », dont l’un des sens est celui de la « force » et la force est ce qui déplace ou transforme les choses. Castells appelle « virtualité réelle » la capacité du virtuel d’interférer avec le réel et de le transformer.

C’est donc par rapport à la personne et non en fonction des impératifs de l’immatériel que doit être définie l’attitude des gouvernements vis-à-vis de ce nouvel univers.

R.PASSET

 

LA DEMOCRATIE…VACILLANTE.     M. OSTROGORSKI

Les limites du principe électif

Il serait certes difficile de trouver dans l’histoire des sociétés humaines un drame plus pathétique que cet avortement de tant d’aspirations généreuses, de tant de nobles efforts, de tant de promesses et de tant d’espérances. Mais la tragique gravité de ce spectacle, qui provoque des cris de détresse ou de joie, ne saurait arrêter l’observateur scientifique. Ce qu’il vient de voir lui suggère seulement cette réflexion bien simple que, si la société partie à la réalisation d’un nouvel idéal se retrouve près de son point de départ, il est évident qu’elle a marché dans une fausse direction. Quant au but lui-même, il n’est ni condamné ni justifié par l’expérience ; on lui a tourné le dos. Aussi, pour arriver à une solution pratique, importe-t-il, avant tout, de faire le relevé des voies où s’est égarée la société dans sa poursuite du nouvel idéal, et ensuite de marquer celles qui paraissent devoir conduire plus sûrement au but. Notre longue enquête n’a fait qu’accumuler les éléments qui nous permettront de distinguer, comme d’une hauteur, les unes et les autres.

Nous voyons d’abord la société tendant vers « le plus grand bonheur du plus grand nombre » s’engager dans la voie du régime électif où la poussait la vieille tradition des luttes contre le pouvoir absolu. La représentation était, pour les sujets, le moyen de s’assurer la sécurité de leurs biens et de leurs personnes, et chaque pas en avant fait dans cette direction marquait une nouvelle conquête dans le domaine des libertés populaires, jusqu’à ce que, établi à demeure, le régime électif fût enfin devenu synonyme de régime de la liberté. A la faveur de cette évolution politique, un préjugé se créa qui attribuait une sorte de vertu mystique au principe électif en soi, et fit passer en axiome que plus le mode électif est largement appliqué dans l’organisation publique, plus il y a de liberté. Quand, pour parfaire la liberté, la société se mit à la poursuite de l’égalité, elle chercha à la réaliser par le même moyen, en donnant de nouveaux développements au principe électif. Elle soumit au suffrage universel, en particulier aux États-Unis, le plus grand nombre possible de fonctions publiques et même les relations d’influence politique extra-légale. Mais alors, la besogne électorale se trouva compliquée à tel point que la société politique dut demander ou accepter les services des entrepreneurs électoraux. L’interposition entre le peuple et ses nombreux mandataires de tiers dont il ne faisait que ratifier les choix réduisit au minimum la responsabilité des élus devant leurs soi-disant commettants, et plaça le véritable pouvoir entre les mains des agences électorales et de leurs directeurs qui, sous prétexte de servir l’opinion en désarroi, en devinrent ainsi les maîtres.

La conclusion qui s’ensuit est que le principe électif dans le gouvernement, contrairement au préjugé courant, est un ressort d’une puissance limitée ; qu’une fois la limite dépassée, il devient, comme un ressort mécanique qui a été trop tendu, incapable de fournir l’impulsion voulue, et détraque le mécanisme. Le système électif très développé n’est donc qu’un hommage purement formel à la démocratie, il fait que le peuple émiette son autorité au lieu de l’agrandir : la responsabilité directe envers lui qu’il cherche à établir sur toute la ligne se disperse et, censée être partout, elle n’est nulle part. Pour qu’elle soit réelle, il est nécessaire que la responsabilité directe envers le peuple soit concentrée, qu’elle porte seulement sur certaines attributions bien déterminées de l’autorité publique, sur les fonctions législatives, et, en second lieu, le self-government local. Toute extension du régime électif au-delà de ces limites, aux postes administratifs et aux fonctions judiciaires, ne peut être admise que lorsqu’elle se présente comme le moindre de deux maux, par exemple dans les pays qui se trouvent encore sur un échelon inférieur ou intermédiaire du progrès politique, tels que la Russie ou même l’Allemagne. Là, l’administration et la justice électives peuvent aider à établir le droit et la liberté méconnus par une bureaucratie grandie dans l’arbitraire et la corruption ; elles peuvent servir à la société de moyen d’éducation civique ; elles peuvent éveiller et stimuler l’intérêt pour la chose publique faiblement développé ; ou encore, faire pièce à une bureaucratie honnête et capable, mais arrogante et autoritaire et dont les représentants s’imaginent volontiers qu’ils sont faits d’une argile spéciale. Cela revient à dire que les progrès d’une société politique s’évaluent non pas au développement du mode électif, mais bien plutôt à la mesure où elle peut se permettre de le restreindre et de confier sans crainte son administration et sa justice à des fonctionnaires permanents. Quand une société politique est parvenue à la vraie liberté, quand l’opinion, devenue souveraine, détient le pouvoir législatif, source de tous les pouvoirs, et dispose de la liberté de la presse, de la liberté d’association et de la liberté de réunion, le mode électif appliqué à l’administration et à la justice cesse de lui rendre les services qu’il lui a rendus pendant ses années de croissance et de luttes et, resté sans emploi utile, se retourne même contre la société politique : il la fait se dépenser en des efforts électoraux désormais superflus, qui n’ont plus d’autre effet que d’éparpiller et de lasser son attention, d’émousser son énergie morale, et, en dernière analyse, de soustraire l’opinion à sa véritable tâche, qui est de surveiller et de contrôler les organes du gouvernement.

Foucault prédit la mort de l'homme en tant que sujet souverain

 

A l'époque moderne, l'homme prend conscience de sa finitude, il est défini par le "déjà là". La pensée a mieux à faire que de s'occuper de l'homme.

"l'héritage le plus pesant qui nous vient du 19°siècle et dont-il est grand temps de nous débarrasser, c'est l'humanisme" M.F.

La pensée la plus réactionnaire viendrait de l'humanisme, mais il convient avant de tirer des conclusions hâtives d'analyser cette idée en regard du  découpage qu'effectue le philosophe de l'histoire récente, à savoir : l'age de la renaissance, l'age classique et la période moderne.

Pensée suivie, c'est la déshumanisation à laquelle le capital nous soumet qui provoque la maladie mentale sociétale.

Il affirme, pourtant, "a tous ceux qui veulent encore parler de l'homme, de son règne ou de sa libération, à tous ceux qui posent encore des questions sur ce qu'est l'homme en son essence qui ne veulent pas penser sans penser aussitôt que c'est l'homme qui pense, à toutes ces formes de réflexions gauches et gauchies, on ne peut qu'opposer un rire philosophique, c'est à dire pour une certaine part silencieux".

Il pointe du doigt la manière de dire les choses. Sa méthode est dite archéologique parce qu'elle ne tient pas compte de ce que se dit d'une époque donnée ni de ce que l'histoire affirme. Elle interroge les pistes, les vestiges, les textes et cherche le sens profond. Refaire le monde suppose de le repenser sans recourir à rien qui ne soit ce sujet qui pense le monde, l'homme.

La doxa n'a de valeur que si elle s'appuie sur des faits

 

Fausse nouvelle du 16°siècle

 

Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de

la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la

plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et

passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons

Ie ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.

Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé

à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis m'empêcher

d' en parler ici.

" En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un

enfant de Silésie, àgé de sept ans, il lui en était venu une d'or

à la place de ses grosses dents. Horstius, professeur en méde-

cine dans l'université de Helmstad, écrivit en 1595 I'histoire

de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en

pârtie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet

enfant pour consoler les Chrétiens affligés par les Turcs.

Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent

aux Chrétiens, ni aux Turcs. En la même année, afin que cette

dent d'or ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit

encore l'histoire.

Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant,

écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or,

et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique.

Un autre grand homme nommé Libavius ramasse tout ce qui

avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier.

Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon

qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eut

examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée

à la dent avec beaucoup d'adresse ; mais on commença

par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre".

 

Fontenelle, Histoire des oracles.

 

Misère de la prospérité    P.BRUCKNER

 

La contraction du temps et de l’espace induite par les nouvelles technologies entraîne l’abolition des distances qui nous protégeaient des lointains, l’impossibilité de répondre aux agressions du dehors. La mondialisation, c’est d’abord un changement d’échelle, d’intensité, de célérité. Elle traduit ce moment historique où la terre prend conscience de ses limites et les hommes de leur interdépendance écrasante. L’univers cesse d’être l’espace commun de leurs échanges pour devenir le lieu de leurs tourments réciproques : pareils à des guêpes enfermées dans une bouteille et qui n’ont d’autre solution pour survivre que de se piquer. Puisque tout communique et que rien ne sépare les peuples les uns des autres, sinon quelques heures d’avion ou de train, nous sommes privés de l’éloignement nécessaire à toute relation. Intolérable proximité du village global, là même où il faudrait rétablir des écarts, des intervalles pour que chacun retrouve sa place. Nul désormais n’est à l’abri. Les lieux les plus sûrs, les plus retirés sont déjà contaminés. La menace peut frapper partout, à tout instant, sous forme de catastrophe écologique, nucléaire, chimique, terroriste. Nous en savons assez sur les autres pour nous méfier d’eux ou les ridiculiser, pas assez pour les aimer ou nous sentir solidaires de leurs épreuves. L’ouverture promise par la modernité - la possibilité merveilleuse de sortir du local, de la famille, du pays natal - se résout en un nouvel enfermement. Non pas élargissement de l’horizon mais appréhension de l’horizon comme clôture. Nous voici condamnés en quelque sorte à partager le globe avec six milliards de nos congénères.

La mondialisation, c'est d’abord la mondialisation du doute quant à ses bienfaits : elle entraîne un mimétisme flou qui se propage avec la rapidité de l’éclair et colporte les bonnes comme les mauvaises nouvelles. Et si le mieux-être profite d’abord aux favorisés, le ressac frappe tous les pays sans distinction. Nous voici submergés sous des réquisitions abstraites : se moderniser, se libéraliser, s’arracher aux habitudes, à la routine pour être les mieux placés dans la course. Autant d’ordres que la « mondialisation » nous impose au prix de grandes souffrances. S’il fallait la caractériser d’un mot nous dirions : similitude de condition sans communauté de destin. Quand on sait qu’à peine 10 % de la population du globe produit et consomme 70 % des biens et services ; qu’en l’an 2000, 65 % des êtres humains n’avaient pas le téléphone, 40 % pas l’électricité, sans parler du fossé informatique - un internaute pour 2 000 personnes en Afrique subsaharienne, un pour trois aux Etats-Unis - on comprend que dans mondialisation, il y a un mot de trop, c’est « monde », alors qu’elle laisse en déshérence des pans entiers de la planète. D’où le caractère fluide de la nouvelle contestation dont le vague fait aussi la richesse : il est clair que le but de ce mouvement, en dépit des apparences, est moins de combattre la mondialisation que de la réaliser. Jouer des mêmes armes qu’elle pour l’emmener ailleurs, l’achever, loin de cette caricature d’universel qu’elle reste pour l’instant et accomplir enfin cette unification du genre humain que s’étaient proposée les Lumières. Une occasion historique formidable a été perdue lors de la chute du Mur, alors que notre capacité de rendre cette planète un peu meilleure et plus humaine était à notre portée. Toutes les barrières politiques, militaires ayant été levées, le champ des possibles paraissait immense. Mais nos sociétés, ivres de leur suprématie, ont sombré dans une mortelle fatuité, oubliant, comme certains d’entre nous l’avaient dit à l’époque, que la chute du communisme n’était pas la victoire de la démocratie mais la défaite de l’un de ses adversaires.

Prévaut depuis l’idée d’un formidable marché de dupes : l’éden proclamé a tout d’un purgatoire, les merveilleux lendemains ont tourné à la dépression post-totalitaire. Le credo libéral si séduisant : ne pas appauvrir les riches mais enrichir les pauvres, connaît quelques ratés. Nous avons été floués : comme si la fortune, implacable divinité, exigeait son lot de sacrifiés. D’autant qu’il s’agit toujours en économie de « victimes propres », objet de mécanismes abstraits, anonymes, pour lesquels nul n’est responsable.

DES ROBOTS QUI PENSENT QU'ILS PENSENT ?  M.RICARD & T.X.THUAN

T. - En 1997, la presse a fait beaucoup de bruit autour de la défaite du champion du monde d'échecs Garry Kasparov devant le superordinateur « Deep Blue ». Certains journalistes ont cru voir là une défaite pour l'humanité. En vérité, Deep Blue a vaincu Kasparov grâce à sa capacité d'examiner deux cents millions de positions par seconde, ce qui lui permet de passer en revue toutes les combinaisons possibles pour au moins les dix coups suivants. Un joueur humain ne peut anticiper que quelques combinaisons et c'est surtout l'intuition, aiguisée par la mémoire des parties passées et par l'expérience accumulée, qui lui permet d'écarter les mouvements désavantageux. C'est donc simplement la formidable capacité de calcul de Deep Blue qui a vaincu Kasparov. Deep Blue ne savait pas plus qu'il jouait aux échecs qu'un avion ne sait qu'il vole vers New York et il se souciait comme d'une guigne de gagner ou de perdre la partie.

Il se contentait de suivre aveuglément les instructions qu'une équipe d'informaticiens avait programmées dans ses circuits électroniques. La volonté de gagner, l'anxiété, la nervosité, la tension, le regret d'avoir fait un mauvais coup ou le plaisir d'avoir imaginé un coup gagnant,  tout cela était totalement étranger à Deep Blue. Peut-être d'ailleurs est-ce parce que Kasparov a éprouvé toutes ces émotions bien humaines qu'il a perdu la partie ?

M. - Sans même parler de Deep Blue, une simple calculette nous bat à plate couture pour la moindre multiplication à trois chiffres ! Tout cela n'a rien à voir avec la conscience. Nous nous inquiétons des ordinateurs, mais ils ne s'inquiètent pas de nous et il y a peu de chances qu'ils se demandent un jour si l'homme est ou non doué de conscience !

T. - Tant que les ordinateurs ne seront que des circuits compliqués dans lesquels circulent des courants électriques obéissant à des programmes, ils resteront des machines incapables de penser, sentir, aimer ou haïr. Ils se borneront à manipuler aveuglé¬ment des suites de 1 et de 0. L'ordinateur n'est en fait qu'une version très sophistiquée d'un antique instrument de calcul nommé « abaque », encore utilisé par les Chinois et les Iraniens. Dans cet instrument, les 1 sont représentés par des boules qui glissent sur des tiges métalliques, alors que les 0 le sont par des vides. Au lieu de composants électroniques, ce sont les doigts de la main qui déplacent les boules en laissant des vides entre elles selon des règles précises. L'ordinateur calcule beaucoup plus vite qu'un abaque, mais il n'en est pas plus conscient pour autant. Prétendre qu'il l'est reviendrait à dire que les boules de l'abaque sont conscientes de l'addition qu'elles effectuent.

M. - La plupart des neurobiologistes se défendent toutefois d'adopter une image si simpliste. Selon eux, le cerveau, dont la faculté d'apprendre est quasiment illimitée, ne fonctionne pas en utilisant un langage binaire, comme nos ordinateurs, mais d'une manière interactive beaucoup plus complexe. À une vision strictement « computationnelle », ces neurobiologistes opposent en effet une vision « dynamique ». Selon cette dernière approche, l'interdépendance et l'interaction des composants biologiques du cerveau font émerger des états globaux qui peuvent être identifiés à la conscience.

T. - C'est vrai que l'analogie entre le cerveau et l'ordinateur repose sur l'image très superficielle d'un cerveau qui reçoit des informations du monde extérieur par les cinq sens, reçoit des instructions tout comme un ordinateur reçoit des instructions d'un programme qui les code, les traite et répond selon le résultat de ses calculs et de l'analyse de ces codes et symboles. Si l'on regarde plus en profondeur, il y a des différences de taille. La mémoire du cerveau n'est pas du tout semblable à celle d'un ordinateur. Cette dernière stocke de l'information représentée par des suites de 1 et de 0, les 1 correspondant à la présence d'impulsions électriques, et les 0 à leur absence. C'est ce qu'on appelle le langage binaire. Or, dans le cerveau, personne n'a jamais mis en évidence des neurones qui se comportent de façon binaire et stockent de l'information avec des positions ouvertes (correspondant aux 1) et fermées (correspondant aux 0). De plus, l'ordinateur a une mémoire autonome avec « entrées » et « sorties » indépendantes, tandis que, dans le cerveau, la zone de la mémoire est la même que celle de la pensée.

Il y a d'autres différences importantes : le cerveau est un système autoprogrammé tandis que l'ordinateur possède un programme établi par une intelligence extérieure qui détermine son comportement. Une fois établi, le câblage d'un ordinateur ne change plus. Qu'un seul fil se casse ou qu'un transistor cesse de fonctionner, et c'est la panne. Par contre, le réseau de neurones qui constitue le cerveau peut se régénérer et fait preuve d'une grande faculté d'adaptation. Il évolue constamment au cours de la vie, et rapidement lors de la petite enfance. Des cellules naissent, d'autres meurent; des connexions s'établissent, d'autres disparaissent. Le cerveau laisse mourir les connexions dont il ne se sert pas : on observe ainsi une sorte de sélection naturelle au niveau des neurones.

La vitesse de transfert de l'information est elle aussi très différente. Dans le cerveau, l'influx nerveux se propage au mieux à cent mètres à la seconde, tandis que dans un ordinateur, les informations circulent à plusieurs milliers de kilomètres par seconde. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle l'ordinateur accomplit certaines tâches beaucoup plus rapidement que nous : la manipulation des nombres, par exemple. Par contre, le cerveau humain est bien plus performant quand il s'agit d'exercices de synthèse comme la reconnaissance d'un visage.

Un neurobiologiste défendant la thèse de l’« homme neuronal », pour reprendre l'expression du neurobiologiste Jean-Pierre Changeux , pourrait certes objecter que si les ordinateurs actuels ne possèdent pas de conscience, c'est peut-être parce qu'on ne sait pas encore construire des ordinateurs aussi complexes que notre système neuronal. Peut-être qu'un jour nous saurons concevoir des ordinateurs qui aimeront, ressentiront la joie et la souffrance. Après tout, le cerveau humain est le produit de plus d'un milliard d'années d'évolution, alors que les premiers ordinateurs ne datent que des années cinquante.

À cette époque, le mathématicien anglais Alan Turing avait proposé un test simple pour décider de l'intelligence d'une machine. Supposons, disait-il, qu'on converse avec deux interlocuteurs cachés, dont l'un serait une personne et l'autre un ordinateur. Si, durant la conversation, on est incapable de distinguer entre les deux, on sera forcé de conclure que l'ordinateur est aussi intelligent que l'être humain. Mais, en 1980, le philosophe américain John Searle a contesté la signification du test de Turing.

Searle propose l'expérience imaginaire de la « chambre chinoise » :

au lieu de l'ordinateur qui est censé répondre aux questions de l'être humain, je m'installe dans une chambre séparée et on me passe par une fente du mur des questions, écrites en idéogrammes chinois,  bien que je ne comprenne pas un mot de cette langue. Pour ce faire, je dispose d'une liste de réponses toutes faites et d'un mode d'emploi qui me permet d'associer une réponse à chaque question. Je fais passer la réponse par la fente du mur à l'interrogateur qui, lui, comprend le chinois. Toute une conversation peut ainsi avoir lieu. Toutefois, même si mes réponses sont correctes, je ne peux évidemment pas prétendre que je comprends le chinois, ni que j'ai pensé mes réponses comme l'aurait fait quelqu'un qui maîtrise cette langue. Je me suis contenté de suivre un mode d'emploi, tout comme un ordinateur suit mécaniquement les instructions programmées. La conclusion est qu'un ordinateur, qui peut fournir les mêmes réponses que moi pourvu qu'on le programme de façon adéquate, ne pense pas. Bien que le débat entre Searle et les partisans du test de Turing pour démontrer l'intelligence des machines ne soit pas clos, je pense pour ma part que les arguments du philosophe sont assez convaincants.

Turing prédisait que, vers l'an 2000, les ordinateurs pourraient leurrer un interrogateur pendant cinq minutes de dialogue. Il était trop optimiste et nous sommes encore loin de fabriquer des ordinateurs capables de tenir une conversation attribuable à un être humain, surtout quand on les amène à réfléchir sur eux-mêmes.

M. - Si tu poses à un être humain une question déroutante, troublante, qui remet en cause les principes fondamentaux de sa façon d'être ou de penser le monde, il ne te donnera pas une réponse absurde et hors contexte, comme le fait généralement un ordinateur qui ne trouve pas la bonne réponse dans son programme. L'être conscient va réfléchir profondément, d'une façon qui peut déboucher sur une nouvelle vision de l'existence. Pour un ordinateur, le mot « existence » n'est rien de plus que la définition donnée par le dictionnaire installé dans sa mémoire.

T. - Les ordinateurs sont capables de lire une écriture, de comprendre des instructions vocales, de traduire très approximativement une langue dans une autre, ou de résoudre des problèmes de calcul qui ont défié des générations de mathématiciens. Malgré cela, leurs capacités sensorielles sont encore très limitées. Les machines intelligentes ne « voient » pas très bien et reconnaissent difficilement leurs interlocuteurs, elles ne comprennent que quelques milliers de mots

-         encore faut-il leur parler distinctement et lentement

-         et elles répondent d'une voix bien pâteuse !

M. - Il ne s'agit là que de problèmes techniques auxquels on pourra éventuellement remédier. Mais il y a des différences qualitatives bien plus conséquentes. Si l'on réduit la conscience au fonctionnement des neurones et le fonctionnement des neurones aux propriétés de leurs atomes, les différences entre un ordinateur de chair et un ordinateur de fer ne sont pas fondamentales. Un ordinateur de métal n'est pas plus conscient de son existence qu'un sac de clous. Comment expliquer le fait que surgisse dans notre esprit la question : « Quelle est la nature de mon esprit ? Qui suis-je ? Quel est le sens de l'existence ? Que m'arrivera-t-il après la mort ? » Un système d'intelligence artificielle n'a aucune raison de s'interroger sur sa propre nature ni de passer des heures à élucider la nature de l'esprit, comme le font les contemplatifs. Un ordinateur ne se demande pas ce qui va lui arriver quand on coupera l'électricité.

Certains systèmes d'intelligence artificielle sont capables d'apprendre et de s'auto-organiser, mais pourquoi s'inquiéteraient-ils de ce qu'il va leur arriver dans le futur ou se réjouiraient-ils de leur bon fonctionnement présent ? .../…

 

 la honte prométhéenne 

le futur a t-il encore besoin de nous ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Blanche Gardin démontre aux spectateurs qu’à rebours du surcroît de puissance et d’autonomie que nous vendent les fabricants de machines, le technicole contemporain, à la merci de ses prothèses technologiques, est en fait un homme diminué par rapport à ses ancêtres de l’âge de pierre.

Que Blanche Gardin soit la fille d’un linguiste et d’une traductrice, et titulaire d’un DEA de sociologie, ça peut l’aider pour lire Anders, ou retrouver ses raisonnements, mais ça sert beaucoup moins pour « instruire en faisant rire » (Horace, La Fontaine, Molière, etc.). Pour cela il faut de l’esprit et, comme l’explique cette ancienne éducatrice de rue, de l’attention et du travail :
« Je suis à l’écoute des gens : c’est le public qui décide de ce qui est drôle ou pas. Moi je ne retire jamais des sujets : quand je suis persuadée que je tiens une idée, je vais à la guerre, je le retravaille jusqu’à faire résonner l’idée chez les gens. En ce moment, j’ai un passage sur les nouvelles technologies qui n’est pas encore tout à fait au point. Je le retravaille pour essayer d’arriver au meilleur du sujet. Au début, c’était vraiment lourd, je me disais : « "Mais qu’est-ce que tu fous, on dirait une conférence TED, les gens se font chier !" » (Télérama, 12/06/2017)

En somme, cette fille de Zazie, dit comme sa devancière : « Ya pas que la rigolade, ya l’art aussi ». (Cf. R. Queneau, Zazie dans le métro, 1959) L’art,  c’est-à-dire la vivacité et la précision de ses expressions, de son ton, de son timbre. Et bien sûr une bravoure libératrice, inouïe depuis Coluche et Fernand Raynaud. Haaa… C’était donc ça une « humoriste » ! On n’est pas forcé de se taper Sophia Aram, Charline Vanhoehecker, et tous les pesants propagandistes de France Inter ! D’où l’immense public qui rit avec elle, au nez et aux dépens de la bonne conscience, des bons sentiments et des bien-pensants.

Et comme Zazie, elle fait de la sociologie dans le métro :
« Q. La solitude liée aux nouvelles technologies semble beaucoup vous préoccuper ?
R. C’est quelque chose qui me fait flipper. Je suis en train de rétropédaler grave niveau technologie : je suis même revenue à un téléphone Alcatel (rires) ! Mais j’ai un ordinateur, Internet, et je ne vais pas aller contre la marche du monde. Par contre je ressens très fortement la solitude des gens. Je ne me sens jamais aussi seule que dans un wagon de métro à l’heure de pointe, quand tout le monde a la tête dans son smartphone. Les nouvelles technologies laissent beaucoup moins de place à l’imagination. » (Télérama, id.)

Si Blanche Gardin vous fait rire aux larmes, c’est qu’elle a compris que ce monde était aussi risible qu’horrible, et qu’on devait donc en rire ou en pleurer pour les mêmes raisons. "Mon spectacle est totalement né du désespoir. L’écriture et la scène sont issues d’un tempérament désespéré. Ce n’est pas une thérapie parce que je ne résous rien en montant sur scène mais c’est une issue que j’ai trouvé face à un sentiment d’étrangeté que j’ai par rapport au monde."
Nous, dans notre grotte éclairée à la bougie, nous avons avec elle quelques points communs ; un ordinateur, Internet, un téléphone filaire… Bref, nous vivons dans ce monde, même si nous tâchons d’en contrarier la marche et, comme Blanche Gardin, de « faire résonner l’idée chez les gens ». Nous avons aussi des différences. Nos films sont beaucoup moins drôles et n’ont aucun succès – d’ailleurs vérifiez-vous-mêmes :

- N’achetez rien. Déconnectez-vous :

http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1103


- La révolte des chimpanzés du futur :

http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=420


- RFID, la police totale : le film :

http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=313

Association Pièces et main d’œuvre

Voici l’extrait d’un monologue de Blanche Gardin à propos de la technologie, où la comédienne explique à des centaines de spectateurs ce qu’est « la honte prométhéenne ». C’est-à-dire la honte des hommes - limités, faillibles et fragiles - devant l’inhumaine perfection des machines qu’ils fabriquent. On doit le concept au philosophe Günther Anders, dans son livre L’Obsolescence de l’homme, publié en 1956 et traduit en français en 2002, par L’Encyclopédie des nuisances et les Editions Ivrea.

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ACCROISSEMENT DE LA POPULATION ET DIFFUSION DE L’INFORMATION

Le 21° siècle devient l’époque de la prépondérance de l’information dans l’univers sociologique. Les outils de communication de masse se sont multipliés. L’homme et particulièrement le dirigeant dispose de bases de connaissance ou plus exactement de données de plus en plus fournies. Le 20°siécle a vu l’effondrement de régimes dictatoriaux. Au 21°siècle prédomine un semblant de régimes démocratiques sur une partie de la planète, dans lesquels circule l’abondance informative. Les deux premières décennies marqueront-elles le prélude d’une fermeture des canaux de circulation libres ? Si l’on évoque dans une société libre le devoir d’informer et le droit à l’information on pensera également au foisonnement du mensonge et de la fausse nouvelle. Autant d’épines dans les pieds du colosse d’argile que représente le système démocratique. Les médias et la doxa sont les principaux locuteurs des nouveaux courants doctrinaux. La facticité intellectuelle qui n’est pas l’apanage des sociétés du  21°siècle continue et continuera de sévir. Quelle est la part de l’information « vraie » dans le torrent de l’actualité, en sachant que notre avenir dépend en grande partie de l’utilisation correcte de l’information.

De quelle manière peut-on y voir « clair », comment juger et décider, demande-t-on fréquemment. Comment discriminer le vrai du faux, la tromperie ou l’erreur volontaire, la fausseté et la sincérité.

Si le mensonge est un moyen de la politique, la raison est l’une des principales facultés humaines permettant d’analyser et de s’opposer aux restrictions liberticides ou aux superstitions.

Dans les trois blocs de l’information numérique qui se dessinent au sein de la toile, on distingue la tendance au mensonge d’état systématique, la tendance à la désinformation afin de maintenir le peuple dans l’ignorance et la tendance à l’information libre mais polluée par les réseaux sociaux ou par les classes dirigeantes, ces trois mondes ayant des secteurs communs. Compte tenu de ce qui précède, il est effrayant de constater que seulement un faible pourcentage de population du globe est « proprement » informé en 2015.

Le citoyenneté mondiale n’existe pas, en revanche la marchandisation dans l’espace planétaire progresse. Les multinationales se sont placées sur le terrain de la communication de masse grâce à ces nouveaux marchés numériques.

Nous sommes devant un centre commercial mondialisé, mais plus personne ne croit à l’enrichissement du monde. Au contraire cette mondialisation est synonyme d’accroissement des inégalités. Dans ce magma, l’information qui nous parvient menace notre sécurité mentale. L’homme aujourd’hui dans sa société numérique est paradoxalement, capable de rejet de la réalité, capable de s’enfermer dans la bulle de « l’incuriosité », de l’indifférence au savoir.

La curiosité intellectuelle devient l’apanage de quelques-uns. Cette faillite de la pensée critique favorise le développement de la masse gigantesque de la presse commerciale, sous l’emprise de groupes cherchant à imposer un point de vue, plutôt qu’à chercher la vérité. Malgré tout l’information journalistique reste un mal ou un bien nécessaire dans ce qu’il reste de pays démocratiques, afin de secouer le citoyen et réveiller des actions communes. Il s’agit de trier l’information, de la croiser de tirer les conclusions sachant que ce « quatrième pouvoir » comme les autres pouvoirs rapporte un point de vue. Si les médias commettent des erreurs ils ne peuvent être que dénoncés sans que cette dénonciation ne soit qualifiée de « chasse aux sorcières ». Quelque-soit la communication écrite ou parlée on lira et on entendra non pas une information indépendante ou impartiale mais une opinion. Quels-que soient les dirigeants, c’est une somme d’allégations basée non plus, sur le contenu de documents, d’études, mais sur les remous de l’opinion, des réseaux sociaux, de la presse, ou de la pression de grands groupes commerciaux suivant l’humeur du moment. Nous devons sans cesse questionner le pouvoir d’analyse de notre formidable « machine mentale » si nous souhaitons conserver cette supériorité inégalable dans le traitement de l’information universelle. D’aucuns diront que c’est un point de vue optimiste, soit.

Quelques facteurs d’influence susceptibles d’obscurcir notre jugement.

La soumission à l’autorité. Nous avons appris depuis notre naissance à obéir parce que la désobéissance est condamnable. Puisque la position que nous considérons comme élevée des chefs politiques, des juges, ou des employeurs, implique l’accès à une information privilégiée, nous en déduisons qu’il est raisonnable de se plier à cette autorité et ce, même jusqu’à l’absurdité.

La preuve de l’homme de la rue. On se repose sur l’action des autres et l’on adopte un comportement d’imitation. Or la publicité faite autour de l’évènement est susceptible de créer de graves problèmes quand il s’agit de fausses nouvelles. Nous réagissons de façon mécanique à cette prolifération de témoignages de l’homme de la rue. « La parole la plus récente étant la plus raisonnable ».

La force du principe de cohérence, décrite par les psychologues, bien qu’ayant une grande valeur dans nos sociétés à le défaut de nous pousser vers les opérations machinales. Nous ne réfléchissons plus aux conséquences de nos actes. Nous plongeons dans la paresse mentale et notre réflexion se place en phase de latence. Lorsque nous nous engageons sur le terrain cette force de cohérence nous oriente vers le comportement machinal. « Je signe systématiquement les pétitions correspondant à un système de pensée adopté à une époque donnée. Depuis ce temps je suis en conformité avec moi-même ». L’essentiel étant de donner une image stable au corps social.

A l’ère numérique nous sommes confrontés à l’avalanche de l’information. La suprématie de l’humain dans le traitement de l’information en termes qualitatifs est bousculé par le quantitatif nous rendant incapable de traiter proprement les nouvelles. La fréquence de l’erreur décisionnelle est en rapport avec la cadence vertigineuse. Nous sommes relégués au second plan. Publicités surabondantes, fausses enquêtes, établissement de profils numériques permettant de créer la bulle informative correspondant au sujet ciblé.

La déshumanisation n’est plus un risque c’est un fait.

Comme beaucoup, M.FOUCAULT annonçait la disparition de l’homme sous la pression du réseau numérique et des techno-sciences, que reste-t-il de l’individu.

Combien dénoncent au 21°siécle cette situation et la nécessité de débusquer les nouveaux prédicateurs pour ne pas chuter dans le piège de l’homme symbiotique. Les œuvres de science-fiction ne sont-elles que de « futurs » documentaires. Faudra-t-il renoncer à penser au profit de la raison marchande ?

Le discours technoscientifique est devenu dominant en ce début du 21°siècle dans l’espace médiatique, un nouvel Eldorado annoncé à chaque nouveau moyen technique mis en place mais consubstantiellement se développe un appauvrissement de la pensée critique et du langage, les appareils le feront pour nous. Qui converse ?!

L’espace politique est également dominé par la peur « d’être en retard sur son temps ».

La Science devient une idéologie, la seule ayant résisté à tous les naufrages idéologiques précédant. A-t-on oublié qu’elle est également susceptible de se tromper et d’engendrer de « nouveaux monstres totalitaires ». G.O.

 

Mystère de la servitude volontaire

Que porte Internet, point culminant de notre société technologique.

De l’humanité, de la culture, du savoir mais également de l’asservissement.

La Boétie nous donne un mode d’emploi pour ne pas être mystifiable.

« La puissance du tyran repose exclusivement sur le consentement populaire. Une fois que le peuple refuse cette puissance, le pouvoir du tyran s’écroule. La première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, est parce qu’ils naissent serfs et sont nourris comme tels. Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être serf ou d’être libre, abandonne sa liberté et prend le joug, et, pouvant vivre sous les bonnes lois et sous la protection des États, veut vivre sous l’iniquité, sous l’oppression et l’injustice, au seul plaisir du tyran. C’est le peuple qui consent à son mal ou plutôt le recherche. ».

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Donc, l’usage de la manipulation, du divertissement afin d’endormir le peuple permet au Prince de déposséder l’individu de sa capacité à réfléchir et réagir raisonnablement. Il consent quelle que soit la sphère sociale dans laquelle il évolue à l’abandon de son émancipation. Assumer, choisir,  prendre des décisions, prendre le risque, est au-dessus d’un esprit servile. Dans le « Web » les gens se pensent libres, ils se pensent libres mais ils sont connectés.

On dira en philosophie que se pose désormais le problème de la Liberté de l’Esprit dans les sociétés techniciennes. « toute technique peut servir soit à construire, à élaborer, à élever le monde, soit à le détruire » B. STEIGLER.

Le « Web » est souvent représenté par une toile d’araignée, toile dans laquelle votre profil, matière première de l’économie numérique, est capturé.  L’utilisateur, vogue-t-il en toute conscience dans cette toile multidimensionnelle ?  Probablement pas et sans nul doute, il passe de  l’addiction à la servitude volontaire. Tant que nos libertés fondamentales ne semblent pas menacées, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans quel monde ? Celui des nouvelles technologies qui le composent, (ou décomposent),  selon leurs propres logiques, celle de la vitesse, de l’efficacité de la performance. Progressivement ces technologies, pour se développer, s’appuient sur le corps, codage de nos empreintes physiques. Reconnaissance faciale, décodage des caractéristiques digitale ou rétinienne par un simple téléphone mobile. Surveillance identitaire, après le tatouage, la puce RFID, pistage permanent par système GPS.

A l'image du bracelet électronique nous sommes aux prises avec l'enceinte connectée à la voix, oui, mais c'est si pratique, encore moins d'effort à faire. Pour pallier à l'indigence d'idées, au comportemental de nombre de personnes, l'intelligence dite "artificielle" permet de "piloter" l'individu. Les parents préparent l'avenir de leurs enfants. Ceux-ci ne se rendront pas compte de l'étendue de leur bonheur, incapables de comparer avant et après. Seuls les historiens et philosophes pourraient perturber cette venelle tout tracée, des intrus à surveiller.

Et tout ceci, sans compter avec l'évaluation du poids financier de chacun dans la société de marché, des logiciels permettent de calculer votre valeur.

On assiste au glissement du corps anatomique vers le corps numérique et le traitement dont il fait l’objet, c'est une mutation anthropologique sans précédent.

Les TIC(s), (ça ne s’invente pas), (Technologies d’Information et de Communication) imposent  une structure matérielle d’informations et de communications.

Les internautes chinois sont notés selon divers critères qui évaluent leur « citoyenneté », entendez leur conformité.

La liberté pour l’accès aux données, aux informations, à la consommation est une illusion.

Les annonceurs publicitaires et détenteurs des fonds contrôlent les médias dans notre société, médias qui renforcent notre monde acheteur. Les maîtres mots, "réussite", "progrès", "croissance"… expressions de mode, "le gagnant  est (en Français "the winner" pour la télé)".

Information altérée au profit d’intérêts économiques et politiques y compris sous des dehors écologiques, encouragement de la course au productivisme ou encore création de besoins artificiels de con-sommation. Dans tous les cas, l’information est construite.

L’échange d’informations entraîne la nécessité de réseaux de diffusion tentaculaires de plus en plus complexes, dans lesquels les messages circulent, radio/TV, téléphonies fixe et mobile, Internet…

Cet enchaînement, information, réseau de diffusion, annonceur publicitaire, débouche sur la course à l’audimat. Les médias doivent "mériter" l’argent de la publicité par une audience rentable. Ce n’est plus la qualité ni la pertinence qui donne à la parole publique sa validité, mais la plausibilité, la capacité à emporter l’adhésion, à séduire, la logique du scoop, quitte à tromper.

Ere de la pensée unique,de la démagogie et du sensationnalisme ! "C’est à l’audimat que l’on confie désormais le soin de trancher entre le vrai et le faux, entre ce qui est réel et ce qui est fictif" . Dans ces conditions, quelle valeur attribuer au décryptage de la désinformation que les médias majoritaires tels que les chaînes de télévision nous présentent ? Existe-t-il encore des médias objectifs et neutres, alors qu’ils communiquent des valeurs et des visions du monde arbitrées, ou simplement, sont-t-ils vraiment informés ? Désinformation par omission, désinformation par exagération, "scandalisation" des informations. La désinformation par les chaînes de télévision et de radio est une tare de nos sociétés. Elle provient principalement de la confusion entre information et distraction exacerbée par la dictature de l'audimat. D'où l'absolue nécessité de maintenir une presse écrite, papier, libre, en gardant à l'esprit qu'il faut vraiment décrypter, croiser l'information.

L’addiction désorganise les fondements des sociétés humaines dans l’ensemble du monde. Les algorithmes individualisent les profils, les goûts, cernent désirs et attentes, inversent le sens des requêtes et renforcent les choix (subis), les choix économiques rentables.

Pire les internautes sont indifférents à la possibilité, à leur insu, d’une relation avec un logiciel ou un humain, puisque la requête est satisfaite. Dans les médias sociaux, affranchis de toutes contraintes et limites  grâce à la machine, les hommes "communient" dans leurs bulles.

Le besoin d’être reconnu est essentiel, se soumettre au regard automatisé de l’autre et progressivement le piège de la servitude volontaire se resserre. G.O.

La dialectique éristique A.SCHOPENHAUER

Ou l’art de mener un débat de manière à toujours avoir raison, par tous les moyens.

Si nous étions fondamentalement honnêtes, alors tout débat partirait simplement du principe qu’il faut recher­cher la vérité, sans se préoccuper de savoir si elle se conforme à l’opinion que nous avions initialement formulée…/…

Leur intérêt pour la vérité, s’efface complètement devant les intérêts de leur vanité : le vrai doit paraître faux, et le faux vrai.../…

Quand bien même nous y serions contraints, nous sommes dans l’inca­pacité de distinguer le vrai de l’apparent, pour la simple et bonne raison que les « disputants » eux-mêmes n’en ont jamais la certitude à l’avance. C’est la raison pour laquelle je livre les stratagèmes suivants sans tenir compte de qui a objectivement raison ou tort.

STRATAGEME 1

Ou l’extension. Il s’agit de pousser l’affirmation adverse au-delà de ses frontières naturelles, en l’interprétant de la manière la plus générale possible, en la caricaturant…/…

STRATAGEME 2

Il consiste à tirer parti de la polysémie d’un terme pour étendre une affirmation à une acception dudit terme qui n’a plus grand- chose à voir avec l’objet du débat, pour ensuite la réfuter avec brio, donnant ainsi l’impression qu’on aura réfuté l’affirmation première…/…

STRATAGEME 3

Il consiste à prendre une affirmation relative, et à la poser comme absolue, ou du moins à la transposer dans un tout autre contexte pour la réfuter…/…

STRATAGEME 4

Il consiste à ne pas laisser entrevoir la conclusion à laquelle on veut arriver, tout en faisant admettre ses prémisses une par une isolément dans la discussion, afin d’éviter que son adversaire puisse chercher midi à quatorze heures.../…

STRATAGEME 5

Pour prouver la validité de sa thèse, il est aussi possible d’avoir recours à des prémisses erronées et ce quand l’adversaire ne consentirait pas à admettre les vraies, soit parce qu’il ne voit pas ce qu’elles ont de valable, soit parce qu’il voit aussitôt quelle thèse elles induisent…/…

STRATAGEME 6

Il consiste à faire une pétition de principe cachée en postulant ce qu’on serait censé prouver…/…

STRATAGEME 7

Il s’utilise dans un débat au cadre quelque peu strict et formel et dont le but serait de dégager un consensus. Celui qui a énoncé sa proposition et doit en prouver la validité procédera alors par questions, avant de conclure à la validité de sa proposition à partir des concessions de son adversaire. Il s’agit de poser beaucoup de questions disparates à la suite pour dissimuler ce qu’on veut réellement faire admettre…/…

STRATAGEME 8

II consiste à mettre l’adversaire hors de lui : la colère étant mauvaise conseillère, il ne sera plus en état de former un jugement juste et de voir où est son intérêt. Le moyen le plus sûr de le faire sortir de ses gonds est de le provoquer ouvertement, de couper les cheveux en quatre, sans jamais reculer devant l’irrévérence.

STRATAGEME 9

II consiste à ne pas poser ses questions dans l’ordre que l’exigerait la conclusion qu’il faut en tirer, mais à procéder à diverses permutations : nul moyen alors pour l’adversaire de savoir où on veut en venir et donc de prendre les dispositions nécessaires…/…

STRATAGÈME 10

Si on remarque que notre adversaire fait exprès de dire non là où on voudrait qu’il dise oui, il suffit de demander le contraire en feignant de chercher son approbation…/…

STRATAGÈME 11

Si l’on procède par induction et que notre adversaire admet les cas particuliers qu’elle met en œuvre, on s’abstiendra de lui demander s’il admet aussi la vérité générale qui découle de ces particuliers ; au lieu de quoi on l’introduira plus tard, comme si elle avait déjà été admise et que l’on s’était accordé dessus…/…

STRATAGEME 12

Il s’applique à un concept général qui n’a pas de dénomination spécifique, mais qui doit être désigné par analogie. Il est alors nécessaire de choisir l’analogie de manière qu’elle serve notre affirmation…/…

STRATAGEME 13

 Pour faire en sorte que l’adversaire admette un énoncé, il faudra admettre que l’autre soit obligé, pour rester cohérent, d’approuver notre énoncé, qui en regard paraîtra tout à fait crédible. Par exemple, si nous désirons qu’il admette qu’il faut faire tout ce que dit son père, nous lui demanderons: «Doit-on obéir ou désobéir en tout point à ses parents?»…/…

STRATAGÈME 14

Voilà un coup bien éhonté. Si l’adversaire a répondu à plusieurs questions sans donner la réponse que nous attendions pour poursuivre l’argumentation, on pourra malgré tout passer à la conclusion visée, même si ce n’en est pas du tout la suite logique. Ce faisant, on veillera à la présenter sous l’apparence de la logique,et à la proclamer d’un air de triomphe. Pour peu que l’adversaire soit timide ou stupide et que l’on ne manque ni d’aplomb ni de coffre, cela fonctionne à merveille…/…

STRATAGEME 15

Imaginons que notre thèse soit paradoxale et que nous ayons du mal à la prouver : on soumettra alors à l’approbation adverse une proposition juste, mais bancale, comme si nous voulions faire partir de là notre raisonnement. Si, méfiant, l’adversaire rejette la proposition, on en viendra à bout par l’absurde ; s’il l’accepte, c’est qu’il la considère rationnelle et on pourra passer à la suite../…