Les
CAFE LECTURE
Et vous qu’avez-vous proposé dans vos Café-Lecture ?
quelques titres
*Le réel philosophique D.CAILLETEAU
Nous savons d’emblée que la philosophie est méfiante…/…la compréhension dans le pur fantasme.
*Tristes Tropiques. C.LEVI-STRAUSS.
Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête…/…L'air devient partout aussi lourd.
*L’Univers, les dieux, les hommes. J.P.VERNANT
Qu’est-ce qu’il y avait quand il n’y avait pas encore quelque chose…/…guerre des dieux, royauté de Zeus.
* L’Homme cet inconnu. A.CARREL
Il y a une inégalité étrange entre les sciences de la matière inerte et celle des êtres vivants…/…Les profondes modifications imposées aux habitudes de l’humanité.
*Extension du domaine de la lutte. M.HOUELLEBECQ
Vendredi soir j'étais invité à une soirée chez un collègue de travail …/…Le troisième millénaire s'annonce bien.
*La crise de la culture. H.ARENDT
La brèche entre le passé et le futur…/…autorité de la pensée grecque.
*Grandes pages de la Révolution. J.MICHELET
Dans la nuit du 4 août la salle des menus plaisirs à Versailles est le théâtre d'un évènement inouï…/…la porte en fin s'est ouverte, elle se sauve chez le Roi.
*Formation de l'unité Italienne. G.BOURGIN.
A l'aube des temps modernes…/…le royaume de Sardaigne.
*Madame Bovary. G.FLAUBERT
Nous étions à l'étude, quand le proviseur entra, suivi d'un nouveau…/…qui recommença le lendemain et quelque peu les jours suivants.
*Discours à la Jeunesse. J. JAURES
C'est avec une grande joie…/…quelques-unes des choses que je portais en moi.
*Enquête sur l'entendement humain. D.HUME
La philosophie morale, ou science de la nature humaine…/…chez ceux qui prétendent au savoir et à la philosophie.
*Pensées, Maximes et Anecdotes. S.GUITRY
Je jouis d'une prestance physique qui porte sur les nerfs…/…Je ne désire que ce que j'ai.
*Les Pensées. B.PASCAL
Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause …/…ils mentent et se trompent à l’envi.
*Histoire de la Philosophie occidentale. J.F.REVEL.
Pour comprendre la contradiction où se trouve enfermée l’histoire de la philosophie encore à notre époque…/…parfois l’étrangeté par rapport à ce que nous appelons aujourd’hui la philosophie.
*La composition d'Histoire. P.DANINOS
S'il nous fallait résumer ce livre en quatre mots…/…sa sublime exception.
*La Muse du Département H.de.BALZAC
Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire…/…écrivait hier à Mme de Fontaine telles, telles choses.
*Le Château. F.KAFKA.
Il était tard lorsque K arriva. Le village était enfoui…/…et ils continuèrent leur chemin.
*Commentaire sur le Mystère de la Fleur d'Or. C.G.JUNG.
Mon ami Richard Wilhelm, avec qui j'ai publié et ouvrage m'adressa le texte…/…dans ma pratique depuis de longues années.
*L'oubli est la ruse du diable. Max GALLO.
J'étais debout sur les épaules de mon père. Je serrais sa tête…/…et ses remords.
*Quand j'étais capitaine. B.CLAVEL.
Mon pauvre Charles, tu n'as jamais aimé vivre à borgnon !.../…rallumer tranquillement son mégot.
*Les temps sauvages. J. KESSEL.
Tout a commencé, en 1918. Aux premiers jours d'octobre …/…la minute même où la guerre s'arrêtait.
*sans commencement et sans fin. M de MONTAIGNE.
Un individu …/…de la vanité
*l’heure de s’enivrer. H.REEVES
Des phoques et des soldats…/…physiciens de notre siècle.
*retour au Meilleur des Mondes. A.HUXLEY.
L'essence du bel esprit peut devenir la substance même du …/…devient presque inévitable.
*Lettres à Lucilius. SENEQUE
Fais-le, mon cher Lucilius : affirme …/…de nouveau au jardin d'Epicure.
*Maximes. LA ROCHEFOUCAULD
Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts…/…la politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates.
*Du contrat social. J.J. ROUSSEAU.
La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille…/…ils sont employés dans toute leur précision.
*le hasard et la vie. M.ORAISON.
Gorgé de chimie moléculaire, la tête bourdonnante d’enzymes…/…quand il s’agit de savoir ce qui se passe pour l’homme.
*Face aux imposteurs. G.BERNANOS
Il faut d'emblée en convenir : si on lui avait dit…/…affirme l'écrivain dans nous autres Français.
*Le Vrai Classique du Vide Parfait. Lie-TSEU
Maître Lie Tseu habitait dans un jardin à Tcheng, il vivait là en inconnu …/... quand n'y a-t-il pas vol ?
*Soumission à l'autorité. S.MILGRAM
L'obéissance est un des éléments fondamentaux de l'édifice social…/…il n'en dormira pas moins bien pour autant.
*De la Démocratie en Amérique. A de TOCQUEVILLE
Parmi les objets nouveaux qui pendant mon séjour…/…j'ai voulu songer à l'avenir.
*Ces liens qui nous font vivre. R.SHANKLAND et C.ANDRE.
(p81) Pour être attentif à l’autre, comment fait-on ? accorder de l’attention continue, cela veut dire mettre de côté tous les écrans…/…(confiance, sentiment d’être aimé de manière inconditionnelle, d’être accepté) et même la dimension existentielle.
* L'empire et les nouveaux barbares. J.C.RUFIN
Nous avons eu très peur.../...la civilisation libérale et démocratique.
*Les consolations de la Philosophie A. de. BOTTON
Il y a quelques années, pendant un âpre hiver new-yorkais, ayant quelques heures…/…nous pouvons nous tourner vers ce philosophe.
*Mondialisation et relocalisation. M.HALEVY.
(p37) dans la majorité des cas, facebook et consorts sont l’expression le plus massive de la grégarité des médiocres…/…Ce problème est global, mondial, mondialisé, qu’on le veuille ou non.
*Influence et Manipulation. R.CIALDINI.
(p25) il y a quelques années, un professeur d’université se livra à une petite expérience…/…la suite de comprendre comment on peut l’utiliser profitablement.
*L’école usine à chômeurs. M.T.MASCHINO.
Ceux qui s’interrogent sur la crise l’école sont des naïfs, ceux qui la nient des tartufes…/…devenir un « homo habilis » des robots lui fourniront ses outils…
*D’où vient la connaissance du bien et de la vertu ? N.TREIBER
Si l’homme est bon à priori, selon Confucius, il nous reste un sacré travail pour retrouver, excaver et polir en nous cette nature humaine…/…Reconnaître les erreurs dans sa conduite permet seul de les amender.
*L’Eau, enjeu mondial. F. LASSERRE.
Nous ne pensons même plus au geste que nous faisons , cent fois répété chaque jour…/…la diminution relative des quantités d’eau disponibles dans le secteur agricole.
* L’Antéchrist. F.W.NIETZSCHE
Ce livre est pour les très rares élus…/…c’est en cela que nous sommes philosophes, nous autres Hyperboréens.
* Gorgias. PLATON.
C’est le bon moment, Socrate, pour rejoindre le combat…/…sinon, laissons tomber cette discussion, et brisons-là.
* Trois amis en quête de sagesse. C.ANDRE ; A.JOLLIEN ; M.RICARD.
Les approches psychiatrique, Bouddhisme Tibétain et Bouddhisme Zen.
(p126) il y a quelque chose dans l’âme humaine qui me fascine et…/…il n’ est guère étonnant que nous trouvions partout de la broussaille et des épines.
*Tentatives de lucidité. A.JACQUARD.
La construction de l’intelligence est conditionnée par les caractéristiques de l’outil qu’est notre cerveau, dont le fonctionnement reste mystérieux…/…décidément dans ce domaine non plus, l’avenir n’est pas écrit.
*Le silence de la mer. VERCORS
Je n’ai pas encore très bien compris comment cela s’est fait…/…cela suffit je ne l’oublierai pas.
*Mémoires d'outre-tombe. R.CHATEAUBRIAND.
Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée…/…mais je la tiens pour effroyable.
*La joie de vivre. E.ZOLA
Comme six heures sonnaient au coucou de la salle à manger…/…dans un coin blême des nuées.
*Le Grand Merdier, ou l'espoir pour demain ?. L.LEPRINCE-RINGUET
Depuis juin 1973, alors que j'écrivais mon dernier ouvrage.../...pour nos enfants et pour leur descendance.
*Le culte du néant. R-P. DROIT
Disons-le tout net : le bouddhisme n'est pas un culte du néant.../...l'originaire et l'avenir se correspondent sans être pour autant semblables.
*Pensées en chemin. A.KAHN.
Toute ma vie, j’ai aimé marcher. Petit garçon, j’ai passé les cinq premières années de ma vie dans un village du sud de la Touraine…/…chacun choisit sa vie, faites-le vous aussi.
*
Le suivi des belles pages, chaque semaine, en attendant le livre.
Victor HUGO Quatre-vingt-treize
LA CORVETTE CLAYMORE
ANGLETERRE ET FRANCE MÊLÉES
Au printemps de 1793, au moment où la France, attaquée à la fois à toutes ses frontières, avait la pathétique .li traction de la chute des Girondins, voici ce qui se passait dans l’archipel de la Manche.
Un soir, le Ier juin, à Jersey, dans la petite baie déserte de Bonnenuit, une heure environ avant le coucher du soleil, par un de ces temps brumeux qui sont commodes pour s’enfuir parce qu’ils sont dangereux pour naviguer, une corvette mettait à la voile. Ce bâtiment était monté pur un équipage français, mais faisait partie de la flottille malaise placée en station et comme en sentinelle à la pointe orientale de l’île. Le prince de La Tour-d’Auvergne, qui était de la maison de Bouillon, commandait la flottille anglaise, et c’était par ses ordres, et pour un service in lient et spécial, que la corvette en avait été détachée.
Cette corvette, immatriculée à la Trinity-House sous le nom de the Claymore, était en apparence une corvette de charge, mais en réalité une corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure marchande; il ne fallait pas s’y fier pourtant. Elle avait été construite à deux fins, ruse et force; tromper, s’il est possible, combattre, s’il est nécessaire. Pour le service qu’elle avait à faire cette nuit-là, le chargement avait été remplacé dans l'entrepont par trente caronades de fort calibre. Ces trente caronades, soit qu’on prévît une tempête, soit plutôt qu’on voulût donner une figure débonnaire au navire, étaient à la serre, c’est-à-dire fortement amarrées en dedans par de triples chaînes et la volée appuyée aux écoutilles tamponnées; rien ne se voyait au-dehors; les sabords étaient aveuglés; les panneaux étaient fermés; c’était comme un masque mis à la corvette. Les corvettes d’ordonnance n’ont de canons que sur le pont; celle-ci, faite pour la surprise et l’embûche, était à pont désarmé, et avait été construite de façon à pouvoir porter, comme on vient de le voir, une batterie d’entrepont. La Claymore était d’un gabarit massif et trapu, et pourtant bonne marcheuse; c’était la coque la plus solide de toute la marine anglaise, et au combat elle valait presque une frégate, quoiqu’elle n’eût pour mât d’artimon qu’un mâtereau avec une simple brigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une membrure courbe presque unique qui avait coûté cinquante livres sterling dans les chantiers de Southampton.
L’équipage, tout français, était composé d’officiers émigrés et de matelots déserteurs. Ces hommes étaient triés; pas un qui ne fût bon marin, bon soldat et bon royaliste. Ils avaient le triple fanatisme du navire, de l’épée et du roi.
Un demi-bataillon d’infanterie de marine, pouvant au besoin être débarqué, était amalgamé à l’équipage.
La corvette Claymore avait pour capitaine un chevalier de Saint-Louis, le comte du Boisberthelot, au des meilleurs officiers de l’ancienne marine royale, pour second le chevalier de La Vieuville, qui avait commandé aux gardes-françaises la compagnie où Hoche avait été sergent, et pour pilote le plus sagace patron de Jersey, Philip Gacquoil.
On devinait que ce navire avait à faire quelque chose d’extraordinaire. Un homme, en effet, venait de s’y embarquer, qui avait tout l’air d’entrer dans une aventure. C’était un haut vieillard, droit et robuste, à figure sévère, dont il eût été difficile de préciser l’âge, parce qu’il semblait à la fois vieux et jeune; un de ces hommes qui sont pleins d’années et de force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un éclair dans le regard; quarante ans pour la vigueur et quatre-vingts ans pour l’autorité. Au moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s’était entrouvert, et l’on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges braies dites bragou-bras, de bottes-jambières, et d’une veste en peau de chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et sous le poil hérissé et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes bretonnes étaient à deux fins, servaient aux jours de fête comme aux jours de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu ou le côté brodé; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le vêtement de paysan que portait ce vieillard était, comme pour ajouter à une vraisemblance cherchée et voulue, usé aux genoux et aux coudes, et paraissait avoir été longtemps porté, et le manteau de mer, de grosse étoffe, ressemblait à un haillon de pêcheur. Ce vieillard avait sur la tête le chapeau rond du temps, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, a l’aspect campagnard et, relevé d’un côté par une ganse à cocarde, a l’aspect militaire. Il portait ce chapeau ras baissé à la paysanne sans ganse ni cocarde.
Lord Balcarras, gouverneur de l’île, et le prince de La Tour-d’Auvergne, l’avaient en personne conduit et installé à bord. L’agent secret des princes, Gélambre, ancien garde du corps de M. le comte d’Artois, avait lui-même veillé à l’aménagement de sa cabine, poussant le soin et le respect, quoique fort bon gentilhomme, jusqu’à porter derrière ce vieillard sa valise. En le quittant pour retourner à terre, M. de Gélambre avait fait à ce paysan un profond salut; lord Balcarras lui avait dit: Bonne chance, général, et le prince de La Tour-d’Auvergne lui avait dit: Au revoir, mon cousin.
Le paysan», c’était en effet le nom sous lequel les gens de l’équipage s’étaient mis tout de suite à désigner leur passager, dans les courts dialogues que les hommes de mer ont entre eux; mais, sans en savoir plus long, ils comprenaient que ce paysan n’était pas plus un paysan que la corvette de guerre n’était une corvette de charge.
Il y avait peu de vent. La Claymore quitta Bonnenuit, passa devant Boulay-Bay, et fut quelque temps en vue, courant des bordées; puis elle décrût dans la nuit croissante, et s’effaça. Une heure après, Gélambre, rentré chez lui à Saint-Hélier, expédia, par l’exprès de Southampton, à M. le comte d'Artois, au quartier général du duc d’York, les quatre lignes qui suivent :
« Monseigneur, le départ vient d’avoir lieu. Succès certain. Dans huit jours toute la côte sera en feu, de Granville à Saint-Malo. »
Quatre jours auparavant, par émissaire secret, le représentant Prieur, de la Marne, en mission près de l’armée des côtes de Cherbourg, et momentanément en résidence à Granville, avait reçu, écrit de la même écriture que la dépêche précédente, le message qu’on va lire :
« Citoyen représentant, le Ier juin, à l’heure de la marée, la corvette de guerre la Claymore, à batterie masquée, appareillera pour déposer sur la côte de France un homme dont voici le signalement: haute taille, vieux, cheveux blancs, habits de paysan, mains d’aristocrate. Je vous enverrai demain plus de détails. Il débarquera le 2 au matin. Avertissez la croisière, capturez la corvette, faites guillotiner l’homme. »
NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER
La corvette, au lieu de prendre par le sud et de se diriger vers Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourné à l’ouest et s’était résolument engagée entre Serk et Jersey dans le bras de mer qu’on appelle le Passage de la Déroute. Il n’y avait alors de phare sur aucun point de ces deux côtes.
Le soleil s’était bien couché; la nuit était noire, plus que ne le sont d’ordinaire les nuits d’été; c’était une nuit de lune, mais de vastes nuages, plutôt de l’équinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et, selon toute apparence, la lune ne serait visible que lorsqu’elle toucherait l’horizon, au moment de son coucher. Quelques nuées pendaient jusque sur la mer et la couvraient de brume.
Toute cette obscurité était favorable.
L’intention du pilote Gacquoil était de laisser Jersey à gauche et Guernesey à droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et les Douvres, une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins courte que par les Minquiers, mais plus sûre, la croisière française ayant pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hélier et Granville.
Si le vent s’y prêtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de toile, Gacquoil espérait toucher la côte de France au point du jour. Tout allait bien; la corvette venait de dépasser Gros-Nez; vers neuf heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins, et il y eut du vent et de la mer; mais le vent était bon, et cette mer était forte sans être violente Pourtant, à de certains coups de lame, l’avant de la corvette embarquait. Le «paysan» que lord Balcarras avait appelé général, et auquel le prince de La Tour-d’Auvergne avait dit: Mon cousin, avait le pied marin et se promenait avec une gravité tranquille sur le pont de la corvette. Il n’avait pas l’air de s’apercevoir qu’elle était fort secouée. De temps en temps il tirait de la poche de sa veste une tablette de chocolat dont il cassait et mâchait un morceau; ses cheveux blancs n’empêchaient pas qu’il eût toutes ses dents.
Il ne parlait à personne, si ce n’est, par instants, bas et brièvement, au capitaine, qui l’écoutait avec déférence et semblait considérer ce passager comme plus commandant que lui-même.
La Claymore, habilement pilotée, côtoya, inaperçue dans, le brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de près la côte, à cause du redoutable écueil Pierres-de-Leeq qui est au milieu du bras de mer entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout à la barre, signalant tour à tour Ia Grève de Leeq, Gros-Nez, Piémont, faisait glisser la corvette parmi ces chaînes de récifs, en quelque sorte à tâtons, mais avec certitude, comme un homme qui est de la maison et qui connaît les êtres de l’Océan. La corvette n’avait pas de feu à l’avant, de crainte de dénoncer son passage dans ces mers surveillées. On se félicitait du brouillard. On atteignit la Grande-Êtaque; la brume était si épaisse qu’à peine distinguait-on la haute silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait d’aller bien; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la Corbière. Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La Vieuville reconduisirent l’homme aux habits de paysan jusqu’à sa cabine qui était la propre chambre du capitaine. Au moment d’y entrer, il leur dit en baissant la voix : Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de l’explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.
Nous l’emporterons au tombeau, répondit Boisberthelot. — Quant à moi, repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le dirais pas. Et il entra dans sa chambre.
NOBLESSE ET ROTURE MÊLÉES
Le commandant et le second remontèrent sur le pont et se mirent à marcher côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici à peu près le dialogue que le vent dispersait dans les ténèbres. Boisberthelot grommela à demi-voix à l’oreille de La Vieuville :
— Nous allons voir si c’est un chef.
La Vieuville répondit:
— En attendant, c’est un prince.
— Presque.
— Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne.
— Comme les La Trémoille, comme les Rohan.
— Dont il est l’allié.
Boisberthelot reprit :
— En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis comte et comme vous êtes chevalier.
— Ils sont loin les carrosses ! s’écria La Vieuville. Nous en sommes au tombereau.
Il v eut un silence.
Boisberthelot repartit :
— A défaut d’un prince français, on prend un prince breton.
— Faute de grives... — Non, faute d’un aigle, on prend un corbeau.
— J’aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot.
Et La Vieuville répliqua:
— Certes ! un bec et des griffes.
— Nous allons voir.
— Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu’il y ait un chef. Je suis de l’avis de Tinténiac : un chef, et de la poudre ! Tenez, commandant, je connais à peu près tous les chefs possibles et impossibles ; ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui et ceux de demain ; pas un n’est la caboche de qu'il nous faut. Dans cette diable de Vendée, il faut un général qui soit en même temps un procureur ; il faut ennuyer l’ennemi, lui disputer le moulin, le buisson, le fossé le caillou, lui faire de mauvaises querelles, tirer ile parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, faire des impies, n’avoir ni sommeil ni pitié. A cette heure, dans cette armée de paysans, il y a des héros, il n’y a pas de capitaines. D’Elbée est nul, Lescure est malade, Bonchamps fait grâce ; il est bon, c’est bête ; La Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant ; Silz est un officier de rase campagne, impropre à la guerre d’expédients. Cathelineau est un charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé Bérard est inepte, Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle pas du barbier Gaston. Car, mordemonbleu !A quoi bon chamailler la révolution et quelle différence y a-t-il entre les républicains et nous si nous faisons commander les gentilshommes par les perruquiers ?
C’est que cette chienne de révolution nous gagne, nous aussi.
Une gale qu’a la France !
Gale du tiers état, reprit Boisberthelot. L’Angleterre seule peut nous tirer de là.
Elle nous en tirera, n’en doutez pas, capitaine.
En attendant, c’est laid.
Certes, des manants partout ; la monarchie qui a pour général en chef Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, n’a rien à envier à la République qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries. Quel vis-à-vis que cette guerre de la Vendée : d’un côté Santerre le brasseur, de l’autre Gaston le merlan !
Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n’a point mal agi dans son commandement de la Guéménée. Il a gentiment arquebusé trois cents bleus aprés leur avoir fait creuser leur fosse par eux-mêmes.
A la bonne heure ; mais je l’eusse fait tout aussi bien que lui.
Pardieu, sans doute. Et moi aussi.
Les grands actes de guerre, reprit La Vieuville, veulent de la noblesse dans qui les accomplit. Ce sont choses de chevaliers et non de perruquiers.
Il y a pourtant dans ce tiers état, répliqua Boisberthelot, des hommes estimables. Tenez, par exemple, cet horloger Joly. Il avait été sergent au régiment de Flandre ; il se fait chef vendéen ; il commande une bande de la côte ; il a un fils, qui est républicain, et, pendant que le père sert dans les blancs, le fils sert dans les bleus. Rencontre. Bataille. Le père fait prisonnier son fils, et lui brûle la cervelle.
— Celui-là est bien, dit La Vieuville.
— Un Brutus royaliste, reprit Boisberthelot.
— Cela n’empêche pas qu’il est insupportable d’être commandé par un Coquereau, un Jean-Jean, un Moulins, un Focart, un Boujou, un Chouppes !
— Mon cher chevalier, la colère est la même de l’autre côté. Nous sommes pleins de bourgeois ; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les sans-culottes soient contents d’être commandés par le comte de Canclaux, le vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le marquis de Custine et le duc de Biron !
— Quel gâchis !
— Et le duc de Chartres !
— Fils d’Égalité. Ah çà, quand sera-t-il roi, celui-là ?
— Jamais.
— Il monte au trône. Il est servi par ses crimes.
— Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot.
Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit :
— Il avait pourtant voulu se réconcilier. Il était venu voir le roi. J’étais là, à Versailles, quand on lui a craché dans le dos.
— Du haut du grand escalier ?
— Oui.
— On a bien fait.
— Nous l’appelions Bourbon le Bourbeux.
— Il est chauve, il a des pustules, il est régicide, pouah !
Et La Vieuville ajouta:
— Moi, j’étais à Ouessant avec lui.
— Sur le Saint-Esprit ?
— Oui.
— S’il eût obéi au signal de tenir le vent que lui faisait l’amiral d’Orvilliers, il empêchait les Anglais de passer.
— Certes.
— Est-il vrai qu’il se soit caché à fond de cale ?
— Non. Mais il faut le dire tout de même.
Et La Vieuville éclata de rire.
Boisberthelot repartit :
— Il y a des imbéciles. Tenez, ce Boulainvilliers dont vous parliez, La Vieuville, je l’ai connu, je l’ai vu de près au commencement, les paysans étaient armés de piques ; ne s’était-il pas fourré dans la tête d’en faire des piquiers ? Il voulait leur apprendre l’exercice de la pique-en-biais et de la pique-traînante-le-fer-devant. Il avait rêvé de transformer ces sauvages en soldats de ligne. Il prétendait leur enseigner à émousser les angles d’un carré et à faire des bataillons à centre vide. Il leur baragouinait la vieille langue militaire ; pour dire un chef d’escouade, il disait un cap d’escade, ce qui était l’appellation des caporaux sous Louis XIV. Il s’obstinait à créer un régiment avec tous ces braconniers ; il avait des compagnies régulières dont les sergents se rangeaient en rond tous les soirs, recevant le mot et le contre-mot du sergent de la colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les disait à son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi d’oreille en oreille jusqu’au dernier. Il cassa un officier qui ne s’était pas levé tête nue pour recevoir le mot d’ordre de la bouche du sergent. Vous jugez comme cela a réussi. Ce butor ne comprenait pas que les paysans veulent être menés à la paysanne, et qu’on ne fait pas des hommes de caserne avec des hommes des bois. Oui, j’ai connu ce Boulainvilliers-là.
Ils firent quelques pas, chacun songeant de son côté. Puis la causerie continua :
- A propos, se confirme-t-il que Dampierre soit tué ?
— Oui, commandant.
— Devant Condé ?
— Au camp de Pamars ; d’un boulet de canon. Boisberthelot soupira.
— Le comte de Dampierre. Encore un des nôtres qui était des leurs !
— Bon voyage ! dit La Vieuville.
— Et Mesdames où sont-elles ?
— A Trieste.
— Toujours ?
— Toujours.
Et La Vieuville s’écria :
— Ah ! Cette république ! Que de dégâts pour peu de chose ! Quand on pense que cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions !
— Se défier des petits points de départ, dit Boisberthelot
— Tout va mal, reprit La Vieuville.
— Oui, La Rouarie est mort, Du Dresnay est idiot. Quels tristes meneurs que tous ces évêques, ce Coucy, l’évêque de La Rochelle, ce Beaupoil Sainte-Aulaire, l’évêque de Poitiers, ce Mercy, l’évêque de Luçon, amant de madame de l’Eschasserie . . .
— Laquelle s’appelle Servanteau, vous savez, commandant: l’Eschasserie est un nom de terre.
— Et ce faux évêque d’Agra, qui est curé de je ne sais quoi !
— De Dol. Il s’appelle Guillot de Folleville. Il est brave, du reste, et se bat.
— Des prêtres quand il faudrait des soldats! Des évêques qui ne sont pas des évêques ! Des généraux qui ne sont pas des généraux !
La Vieuville interrompit Boisberthelot.
— Commandant, vous avez le Moniteur dans votre cabine ?
— Oui.
— Qu’est-ce donc qu’on joue à Paris dans ce moment-ci ?
— Adèle et Paulin, et la Caverne.
— Je voudrais voir ça.
— Vous le verrez. Nous serons à Paris dans un mois. Boisberthelot réfléchit un moment et ajouta:
— Au plus tard. M. Windham l’a dit à milord Hood.
— Mais alors, commandant, tout ne va pas si mal ?
— Tout irait bien, parbleu, à la condition que la guerre de Bretagne fût bien conduite.
La Vieuville hocha la tête.
— Commandant, reprit-il, débarquerons-nous l’infanterie de marine ?
— Oui, si la côte est pour nous ; non, si elle est hostile. Quelquefois il faut que la guerre enfonce les portes, quelquefois il faut qu’elle se glisse. La guerre civile doit toujours avoir dans sa poche une fausse clef. On fera le possible. Ce qui importe, c’est le chef.
Et Boisberthelot, pensif, ajouta :
— La Vieuville, que penseriez-vous du chevalier de Dieuzie ?
— Du jeune ?
— Oui.
— Pour commander ?
— Oui.
Que c’est encore un officier de plaine et de bataille
La broussaille ne connaît que le paysan.
Alors, résignez-vous au général Stofflet et au général Cathelineau.
La Vieuville rêva un moment et dit :
Il faudrait un prince, un prince de France, un prince du sang. Un vrai prince.
Pourquoi ? Qui dit prince . . .
Dit poltron. Je le sais, commandant. Mais c’est pour l‘effet sur les gros yeux bêtes des gars.
Mon cher chevalier, les princes ne veulent pas venir.
- On s’en passera.
Boisberthelot fit ce mouvement machinal qui consiste à se presser le front avec la main, comme pour en faire sortir une idée.
II reprit :
— Enfin, essayons de ce général-ci.
— C’est un grand gentilhomme.
— Croyez-vous qu’il suffira ?
— Pourvu qu’il soit bon ! dit La Vieuville.
— C’est-à-dire féroce, dit Boisberthelot.
Le comte et le chevalier se regardèrent.
— Monsieur du Boisberthelot, vous avez dit le mot. Féroce. Oui, c’est là ce qu’il nous faut. Ceci est la guerre sans miséricorde. L’heure est aux sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête à Louis XVI, nous arracherons les quatre membres aux régicides. Oui, le général nécessaire est le général Inexorable. Dans l’Anjou et le haut Poitou, les chefs font les magnanimes ; on patauge dans la générosité ; rien ne va. Dans le Marais et dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C’est parce que Charette est féroce qu’il tient tête à Parrein. Hyène contre hyène.
Boisberthelot n’eut pas le temps de répondre à La Vieuville. La Vieuville eut la parole brusquement coupée par un cri désespéré, et en même temps on entendit un bruit qui ne ressemblait à aucun des bruits qu’on entend. Ce cri et ces bruits venaient du dedans du navire.
Le capitaine et le lieutenant se précipitèrent vers l’entrepont, mais ne purent y entrer. Tous les canonniers remontaient éperdus.
Une chose effrayante venait d’arriver. Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt- quatre, s’était détachée.
Ceci est le plus redoutable peut-être des événements de mer. Rien de plus terrible ne peut arriver à un navire de guerre au large et en pleine marche.
Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête surnaturelle. C’est une machine qui se transforme en un monstre. Cette masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s’arrête, paraît méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d’un bout à l’autre, pirouette, se dérobe, s’évade, se cabre, heurte, ébrèche, tue, extermine. C’est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez ceci : le bélier est de fer, la muraille est de bois. C’est l’entrée en liberté de la matière ; on disait que cet esclave éternel se venge ; il semble que la méchanceté qui est dans ce que nous appelons les objets inertes sorte et éclate tout à coup ; cela a l’air de perdre patience et de prendre une étrange revanche obscure ; rien de plus inexorable que la colère de l’inanimé. Ce bloc forcené a les sauts de la panthère, la lourdeur de l’éléphant, l’agilité de la souris, l’opiniâtreté de la cognée, l’inattendu de la houle, les coups de coude de l’éclair, la surdité du sépulcre. Il pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d’enfant. Ce sont des tournoiements brusquement coupés d’angles droits. Et que faire ? Comment en venir à bout ? Une tempête cesse, un cyclone passe, un vent tombe, un mât brisé se remplace, une voie d’eau se bouche, un incendie s’éteint ; mais que devenir avec cette énorme brute de bronze ? De quelle façon s’y prendre ? Vous pouvez raisonner un dogue, étonner un taureau, fasciner un boa, effrayer un tigre, attendrir un lion ; aucune ressource avec ce monstre, un canon lâché. Vous ne pouvez pas le tuer, il est mort ; et en même temps, il vit. Il vit d’une vie sinistre qui lui vient de l’infini. Il a sous lui son plancher qui le balance. Il est remué par le navire, qui est remué par la mer, qui est remuée par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le navire, les flots, les souffles, tout cela le tient ; de là sa vie affreuse. Que faire à cet engrenage ? Comment entraver ce mécanisme monstrueux du naufrage ? Comment prévoir ces allées et venues, ces retours, ces arrêts, ces chocs ? Chacun de ces coups au bordage peut défoncer le navire. Comment deviner ces affreux méandres ? On a affaire à un projectile qui se ravise, qui a l’air d’avoir des idées, et qui change à chaque instant de direction. Comment arrêter ce qu’il faut éviter ? L’horrible canon se démène, avance, recule, frappe à droite, frappe à gauche, fuit, passe, déconcerte l’attente, broie l’obstacle, écrase les hommes comme des mouches. Toute la terreur de la situation est dans la mobilité du plancher. Comment combattre un plan incliné qui a des caprices ? Le navire a, pour ainsi dire, dans le ventre la foudre prisonnière qui cherche à s’échapper; quelque chose comme un tonnerre roulant sur un tremblement de terre.
En un instant tout l’équipage fut sur pied. La faute était au chef de pièce qui avait négligé de serrer l’écrou de la chaîne d’amarrage et mal entravé les quatre roues de la caronade ; ce qui donnait du jeu à la semelle et au châssis, désaccordait les deux plateaux, et avait fini par disloquer la brague. Le combleau s’était cassé, de sorte que le canon n’était plus ferme à l’affût. La brague fixe, qui empêche le recul, n’était pas encore en usage à cette époque. Un paquet de mer étant venu frapper le sabord, la caronade mal amarrée avait reculé et brisé sa chaîne, et s’était mise à errer formidablement dans l’entrepont.
Qu’on se figure, pour avoir une idée de ce glissement étrange, une goutte d’eau courant sur une vitre.
Au moment où l’amarre cassa, les canonniers étaient dans la batterie. Les uns groupés, les autres épars, occupés aux ouvrages de mer que font les marins en prévoyance d’un branle-bas de combat. La caronade, lancée par le tangage, fit une trouée dans ce tas d’hommes et en écrasa quatre du premier coup, puis, reprise et décochée par le roulis, elle coupa en deux un cinquième misérable, et alla heurter à la muraille de bâbord une pièce de la batterie qu’elle démonta. De là le cri de détresse qu’on venait d’entendre. Tous les hommes se pressèrent à l’escalier-échelle. La batterie se vida en un clin d’œil.
L’énorme pièce avait été laissée seule. Elle était livrée à elle-même. Elle était sa maîtresse, et la maîtresse du navire. Elle pouvait en faire ce qu’elle voulait. Tout cet équipage accoutumé à rire dans la bataille tremblait. Dire l’épouvante est impossible.
Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrépides pourtant, s’étaient arrêtés au haut de l’escalier, et, muets, pâles, hésitants, regardaient dans l’entrepont. Quelqu’un les écarta du coude et descendit.
C’était leur passager, le paysan, l’homme dont ils venaient de parler le moment d’auparavant.
Arrivé au bas de l’escalier-échelle, il s’arrêta.
VIS ET VIR
Le canon allait et venait dans l’entrepont. On eût dit le chariot vivant de l’Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l’étrave de la batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d’ombre et de lumière. La forme du canon s’effaçait dans la violence de sa course, et il apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues blancheurs dans l’obscurité.
Il continuait l’exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres pièces et fait dans la muraille deux crevasses heureusement au-dessus de la flottaison, mais par où l’eau entrerait, s’il survenait une bourrasque. Il se ruait frénétiquement sur la membrure ; les porques très robustes résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière ; mais on entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une sorte d’ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb secoué dans une bouteille n’a pas des percussions plus insensées et plus rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie; les têtes mortes semblaient crier ; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs endroits, commençait à s’entrouvrir. Tout le navire était plein d’un bruit monstrueux.
Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre on avait jeté par le carré, dans l’entrepont, tout ce qui pouvait amortir et entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d’équipage, et les ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.
Mais que pouvaient faire ces chiffons? Personne n’osant descendre pour les disposer comme il eût fallu, en quelques minutes ce fut de la charpie.
Il y avait juste assez de mer pour que l’accident fût aussi complet que possible. Une tempête eût été désirable ; elle eût peut-être culbuté le canon, et, une fois les quatre loues en l’air, on eût pu s’en rendre maître. Cependant le ravage s’aggravait. Il y avait des écorchures et même des fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille, traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds. Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s’était lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait. Dix pièces sur trente étaient hors de combat ; les brèches au bordage se multipliaient et la corvette commençait à faire eau.
Le vieux passager descendu dans l’entrepont semblait un homme de pierre au bas de l’escalier. Il jetait sur cette dévastation un œil sévère. Il ne bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.
Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l’effondrement du navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.
Il fallait périr ou couper court au désastre ; prendre un parti, mais lequel ?
Quelle combattante que cette caronade !
Il s’agissait d’arrêter cette épouvantable folle.
Il s’agissait de colleter cet éclair.
Il s’agissait de terrasser cette foudre.
Boisberthelot dit à La Vieuville :
— Croyez-vous en Dieu, chevalier ?
La Vieuville répondit:
— Oui. Non. Quelquefois.
— Dans la tempête ?
— Oui. Et dans des moments comme celui-ci.
— Il n’y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit Boisberthelot.
Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.
Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant.
Tous à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon échappé, on vit un homme apparaitre, une barre de fer à la main. C’était l’auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de négligence et cause de l’accident, le maître de la caronade. Ayant fait le mal, il voulait le réparer. Il avait empoigné une barre d’anspect d’une main, une drosse à nœud coulant de l’autre main, et il avait sauté par le carré dans l’entrepont.
Alors une chose farouche commença ; spectacle titanique ; le combat du canon contre le canonnier ; la bataille de la matière et de l’intelligence, le duel de la chose contre l’homme.
L’homme s’était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux poings, adossé à une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux piliers d’acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher, il attendait.
Il attendait que le canon passât près de lui.
Le canonnier connaissait se pièce, et il lui semblait qu’elle devait le connaître. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fois il lui avait fourré la main dans la gueule ! C’était son monstre familier. Il se mit à lui parler comme à son chien.
Il l’aimait peut-être.
— Viens, disait-il.
Il paraissait souhaiter qu’elle vînt à lui.
Mais venir à lui, c’était venir sur lui. Et alors il était perdu. Comment éviter l’écrasement ? Là était la question. Tous regardaient, terrifiés.
Pas une poitrine ne respirait librement, excepté peut-être celle du vieillard qui était seul dans l’entrepont avec les deux combattants, témoin sinistre.
Il pouvait lui-même être broyé par la pièce. Il ne bougeait pas.
Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le combat.
Au moment où, acceptant ce corps-à-corps effroyable, le canonnier vint provoquer le canon, un hasard des balancements de la mer fit que la caronade demeura un moment immobile et comme stupéfaite. « Viens donc ! » lui disait l’homme. Elle semblait écouter.
Subitement elle sauta sur lui. L’homme esquiva le choc.
La lutte s’engagea. Lutte inouïe. Le fragile se colletant avec l’invulnérable. Le belluaire de chair attaquant la bête d’airain. D’un côté une force, de l’autre une âme.
Tout cela se passait dans une pénombre. C’était comme la vision indistincte d’un prodige.
Une âme ; chose étrange, on eût dit que le canon en avait une, lui aussi ; mais une âme de haine et de rage. Cette cécité paraissait avoir des yeux. Le monstre avait l’air de guetter l’homme. Il y avait, on l’eût pu croire du moins, de la ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son moment. C’était on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir une volonté de démon. Par moments, cette sauterelle colossale cognait le plafond bas de la batterie, puis elle retombait sur ses quatre roues comme un tigre sur ses quatre griffes, et se remettait à courir sur l’homme. Lui, souple, agile, adroit, se tordait comme une couleuvre sous tous ces mouvements de foudre. Il évitait les rencontres, mais les coups auxquels il se dérobait tombaient sur le navire et continuaient de le démolir. Un bout de chaîne cassée était resté accroché à la caronade. Cette chaîne s’était enroulée on ne sait comment dans la vis du bouton de culasse. Une extrémité de la chaîne était fixée à l’affût. L’autre, libre, tournoyait éperdument autour du canon dont elle exagérait tous les soubresauts. La vis la tenait comme une main fermée, et cette chaîne, multipliant les coups de bélier par des coups de lanière, faisait autour du canon un tourbillon terrible, fouet de fer dans un poing d’airain. Cette chaîne compliquait le combat.
Pourtant l’homme luttait. Même, par instants, c’était l’homme qui attaquait le canon ; il rampait le long du bordage, sa barre et sa corde à la main ; et le canon avait l’air de comprendre, et, comme s’il devinait un piège, fuyait. L’homme, formidable, le poursuivait.
De telles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout à coup : Allons! Il faut en finir ! Et il s’arrêta. On sentit l’approche du dénouement. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour tous c’était un être, une préméditation féroce. Brusquement, il se précipita sur le canonnier. Le canonnier se rangea de côté, le laissa passer, et lui cria en riant : « A refaire ! » Le canon, comme furieux, brisa une caronade à bâbord ; puis ressaisi par la fronde invisible qui le tenait, il s’élança à tribord sur l’homme, qui échappa. Trois caronades s’effondrèrent sous la poussée du canon ; alors, comme aveugle et ne sachant plus ce qu’il faisait, il tourna le dos à l’homme, roula de l’arrière à l’avant, détraqua l’étrave et alla faire une brèche à la muraille de proue. L’homme s’était réfugié au pied de l’escalier, à quelques pas du vieillard témoin. Le canonnier tenait sa barre d’anspect en arrêt. Le canon parut l’apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l’homme avec une promptitude de coup de hache. L’homme acculé au bordage était perdu. Tout l’équipage poussa un cri. Mais le vieux passager jusqu’alors immobile s’était élancé lui-même plus rapide que toutes ces rapidités farouches. Il avait saisi un ballot de faux assignats, et, au risque d’être écrasé, il avait réussi à le jeter entre les roues de la caronade. Ce mouvement décisif et périlleux n’eût pas été exécuté avec plus de justesse et de précision par un homme rompu à tous les exercices décrits dans le livre de Durosel sur la Manœuvre du canon de mer. Le ballot fit l’effet d’un tampon. Un caillou enraye un bloc, une branche d’arbre détourne une avalanche. La caronade trébucha. Le canonnier à son tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer entre les rayons d’une des roues d’arrière. Le canon s’arrêta. Il penchait. L’homme, d’un mouvement de levier imprimé à la barre, le fit basculer. La lourde masse se renversa, avec le bruit d’une cloche qui s’écroule, et l’homme se ruant à corps perdu, ruisselant de sueur, passa le nœud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrassé. C’était fini. L’homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du mastodonte; le pygmée avait fait le tonnerre prisonnier. Les soldats et les marins bâtirent des mains. Tout l’équipage se précipita avec des câbles et des chaînes, et en un instant le canon fut amarré.
Le canonnier salua le passager.
— Monsieur, lui dit-il, vous m’avez sauvé la vie.
Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne répondit pas.
LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE
L’homme avait vaincu, mais on pouvait dire que le canon avait vaincu aussi. Le naufrage immédiat était évité, mais la corvette n’était point sauvée. Le délabrement du navire paraissait irrémédiable. Le bordage avait cinq brèches, dont une fort grande à l’avant ; vingt caronades sur trente gisaient dans leur cadre. La caronade ressaisie et remise à la chaîne était elle-même hors de service ; la vis du bouton de culasse était forcée, et par conséquent le pointage impossible. La batterie était réduite à neuf pièces. La cale faisait eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et faire jouer les pompes. L’entrepont, maintenant qu’on le pouvait regarder, était effroyable à voir. Le dedans d’une cage d’éléphant furieux n’est pas plus démantelé. Quelle que fût pour la corvette la nécessité de ne pas être aperçue, il y avait une nécessité plus impérieuse encore, le sauvetage immédiat. Il avait fallu éclairer le pont par quelques falots plantés çà et là dans le bordage.
Cependant, tout le temps qu’avait duré cette diversion tragique, l’équipage étant absorbé par une question de vie ou de mort, on n’avait guère su ce qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s’était épaissi ; le temps avait changé ; le vent avait fait du navire ce qu’il avait voulu ; on était hors de route, à découvert de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu’on ne devait l’être ; on se trouvait en présence d’une mer démontée. De grosses vagues venaient baiser les plaies béantes de la corvette, baisers redoutables. Le bercement de la mer était menaçant. La brise devenait bise. Une bourrasque, une tempête peut-être, se dessinait. On ne voyait pas à quatre lames devant soi. Pendant que les hommes d’équipage réparaient en hâte et sommairement les ravages de l’entrepont, aveuglaient les voies d’eau et remettaient en batterie les pièces échappées au désastre, le vieux passager était remonté sur le pont.
Il s’était adossé au grand mât.
Il n’avait point pris garde à un mouvement qui avait eu lieu dans le navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux côtés du grand mât les soldats d’infanterie de marine, et, sur un coup de sifflet du maître d’équipage, les matelots occupés à la manœuvre s’étaient rangés debout sur les vergues.
Le comte du Boisberthelot s’avança vers le passager.
Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en désordre, l’air satisfait pourtant.
C’était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de monstres, et qui avait eu raison du canon.
Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit :
— Mon général, voilà l’homme.
Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l’attitude d’ordonnance.
Le comte du Boisberthelot reprit :
— Mon général, en présence de ce qu’a fait cet homme, ne pensez-vous pas qu’il y a pour ses chefs quelque chose à faire ?
— Je le pense, dit le vieillard.
— Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.
— C’est à vous de les donner. Vous êtes le capitaine.
— Mais vous êtes le général, reprit Boisberthelot.
Le vieillard regarda le canonnier.
— Approche, dit-il.
Le canonnier fit un pas.
Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot, détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la vareuse du canonnier.
— Hurrah ! crièrent les matelots.
Les soldats de marine présentèrent les armes.
Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta :
— Maintenant, qu’on fusille cet homme.
La stupeur succéda à l’acclamation.
Alors, au milieu d’un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit :
— Une négligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-être perdu. Etre en mer, c’est être devant l’ennemi. Un navire qui fait une traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais ne s’absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute faute commise en présence de l’ennemi. Il n’y a pas de faute réparable. Le courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie. Ces paroles tombaient l’une après l’autre, lentement, gravement, avec une sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne.
Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta :
— Faites.
L’homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.
Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans l’entrepont, puis revinrent apportant le hamac-suaire ; l’aumônier du bord, qui depuis le départ était en prière dans le carré des officiers, accompagnait les deux matelots ; un sergent détacha de la ligne de bataille douze soldats qu’il rangea sur deux rangs, six par six ; le canonnier, sans dire un mot, se plaça entre les deux files. L’aumônier, le crucifix en main, s’avança et se mit près de lui. « Marche », dit le sergent. — Le peloton se dirigea à pas lents vers l’avant. Les deux matelots, portant le suaire, suivaient.
Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait.
Quelques instants après, une détonation éclata dans les ténèbres, une lueur passa, puis tout se tut, et l’on entendit le bruit que fait un corps en tombant dans la mer.
Le vieux passager, toujours adossé au grand mât, avait croisé les bras, et songeait.
Boisberthelot, dirigeant vers lui l’index de sa main gauche, dit bas à La Vieuville :
— La Vendée a une tête.
QUI MET A LA VOILE MET A LA LOTERIE
Mais qu’allait devenir la corvette ?
Les nuages, qui toute la nuit s’étaient mêlés aux vagues, avaient fini par s’abaisser tellement qu’il n’y avait plus d’horizon et que toute la mer était comme sous un manteau. Rien que le brouillard. Situation toujours périlleuse, même pour un navire bien portant.
A la brume s’ajoutait la houle. On avait mis le temps à profit; on avait allégé la corvette en jetant à la mer tout ce qu’on avait pu déblayer du dégât fait par la caronade, les canons démontés, les affûts brisés, les membrures tordues ou déclouées, les pièces de bois et de fer fracassées ; on avait ouvert les sabords, et l’on avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les débris humains enveloppés dans des prélarts.
La mer commençait à n’être plus tenable. Non que la tempête devînt précisément imminente ; il semblait au contraire qu’on entendît décroître l’ouragan qui bruissait derrière l’horizon, et la rafale s’en allait au nord; mais les lames restaient très hautes, ce qui indiquait un mauvais fond de mer, et, malade comme était la corvette, elle était peu résistante aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui être funestes.
Gacquoil était à la barre, pensif.
Faire bonne mine à mauvais jeu, c’est l’habitude des commandants de mer.
La Vieuville, qui était une nature d’homme gai dans les désastres, accosta Gacquoil.
— Eh bien, pilote, dit-il, l’ouragan rate. L’envie d’éternuer n’aboutit pas. Nous nous en tirerons. Nous aurons du vent. Voilà tout.
Gacquoil, sérieux, répondit :
— Qui a du vent a du flot.
Ni riant, ni triste, tel est le marin. La réponse avait un sens inquiétant. Pour un navire qui fait eau, avoir du flot, c’est s’emplir vite. Gacquoil avait souligné ce pronostic d’un vague froncement de sourcil. Peut-être, après la catastrophe du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit, un peu trop tôt, des paroles presque joviales et légères. Il y a des choses qui portent malheur quand on est au large. La mer est secrète ; on ne sait jamais ce qu’elle a. Il faut prendre garde.
La Vieuville sentit le besoin de redevenir grave.
— Où sommes-nous, pilote? demanda-t-il.
Le pilote répondit:
— Nous sommes dans la volonté de Dieu.
Un pilote est un maître; il faut toujours le laisser faire et il faut souvent le laisser dire.
D’ailleurs cette espèce d’homme parle peu. La Vieuville s’éloigna.
La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l’horizon qui répondit. La mer se découvrit tout à coup. Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l’obscur bouleversement des flots s’étala à perte de vue dans un demi-jour crépusculaire, et voici ce qu’on vit. Le ciel avait comme un couvercle de nuages; mais les nuages ne touchaient plus la mer; à l’est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour, à l’ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune. Ces deux blancheurs faisaient sur l’horizon, vis-à-vis l’une de l’autre, deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et le ciel ténébreux. Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes noires. Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune, se décou¬paient trois hautes roches, debout comme des peulvens celtiques. Au levant, sur l’horizon pâle du matin, se dressaient huit voiles rangées en ordre et espacées d’une façon redoutable. Les trois roches étaient un écueil ; les huit voiles étaient une escadre. On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise réputation, devant soi la croisière française. A l’ouest l’abîme, à l’est le carnage ; on était entre un naufrage et un combat. Pour faire face à l’écueil, la corvette avait une coque trouée, un gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine ; pour faire face à la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.
Le point du jour était très faible, et l’on avait un peu de nuit devant soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient l’aspect solide d’une voûte. Le vent qui avait fini par emporter les brumes d’en bas drossait la corvette sur les Minquiers. Dans l’excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n’obéissait presque plus à la barre, elle roulait plutôt qu’elle ne voguait, et, souffletée par le flot, elle se laissait faire par lui. Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là qu’aujourd’hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l’abîme ont été rasées par l’incessant dépècement que fait la mer ; la configuration des écueils change ; ce n’est pas en vain que les flots s’appellent les lames ; chaque marée est un trait de scie. A cette époque, toucher les Minquiers, c’était périr. Quant à la croisière, c’était cette escadre de Cancale, devenue depuis célèbre sous la commandement de ce capitaine Duchesne que Léquinio appelait « le père Duchêne ». La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Granville que vers Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait l’arrivée en France. Du reste, de tempête point. Mais, comme l’avait dit le pilote, il y avait du flot. La mer, roulant sous un vent rude et sur un fond déchirant, était sauvage. La mer ne dit jamais tout de suite ce qu’elle veut. Il y a de tout dans le gouffre, même de la chicane. On pourrait presque dire que la mer a une procédure ; elle avance et recule, elle propose et se dédit, elle ébauche une bourrasque et elle y renonce, elle promet l’abîme et ne le tient pas, elle menace le nord et frappe le sud. Toute la nuit, la corvette la Claymore avait eu le brouillard et craint la tourmente ; la mer venait de se démentir, mais d’une façon farouche ; elle avait esquissé la tempête et réalisé l’écueil. C’était toujours, sous une autre forme, le naufrage. Et à la perte sur les brisants s’ajoutait l’extermination par le combat. Un ennemi complétant l’autre.
La Vieuville s’écria à travers son vaillant rire :
— Naufrage ici, bataille là. Des deux côtés nous avons le quine.
La corvette n’était presque plus qu’une épave.
Dans la blême clarté éparse, dans la noirceur des nuées, dans les mobilités confuses de l’horizon, dans les mystérieux froncements des vagues, il y avait une solennité sépulcrale. Excepté le vent soufflant d’un souffle hostile, tout se taisait. La catastrophe sortait du gouffre avec majesté. Elle ressemblait plutôt à une apparition qu’à une attaque. Rien ne bougeait dans les rochers, rien ne remuait dans les navires. C’était on ne sait quel colossal silence. Avait-on affaire à quelque chose de réel ? On eût dit un rêve passant sur la mer. Les légendes ont de ces visions; la corvette était en quelque sorte entre l’écueil démon et la flotte fantôme. Le comte du Boisberthelot donna à demi-voix des ordres à La Vieuville qui descendit dans la batterie, puis le capitaine saisit sa longue-vue et vint se placer à l’arrière à côté du pilote.
Tout l’effort de Gacquoil était de maintenir la corvette debout au flot ; car, prise de côté par le vent et par la mer, elle eût inévitablement chaviré.
— Pilote, dit le capitaine, où sommes-nous ?
— Sur les Minquiers.
— De quel côté ?
— Du mauvais.
— Quel fond ?
— Roche criarde.
— Peut-on s’embosser ?
— On peut toujours mourir, dit le pilote.
Le capitaine dirigea sa lunette d’approche vers l’ouest et examina les Minquiers ; puis il la tourna vers l’est et considéra les voiles en vue.
Le pilote continua, comme se parlant à lui-même :
— C’est les Minquiers. Cela sert de reposoir à la mouette rieuse quand elle s’en va de Hollande et au grand goéland à manteau noir.
Cependant le capitaine avait compté les voiles.
Il y avait bien en effet huit navires correctement disposés et dressant sur l’eau leur profil de guerre. On apercevait au centre la haute stature d’un vaisseau à trois ponts.
Le capitaine questionna le pilote :
— Connaissez-vous ces voiles ?
— Certes ! répondit Gacquoil.
— Qu’est-ce ?
— C’est l’escadre.
— De France ?
— Du diable.
Il y eut un silence. Le capitaine reprit :
— Toute la croisière est-elle là ?
— Pas toute.
En effet, le 2 avril, Valazé avait annoncé à la Convention que dix frégates et six vaisseaux de ligne croisaient dans la Manche. Ce souvenir revint à l’esprit du capitaine.
— Au fait, dit-il, l’escadre est de seize bâtiments. Il n’y en a ici que huit.
— Le reste, dit Gacquoil, traîne par là-bas sur toute la côte, et espionne.
Le capitaine, tout en regardant à travers sa longue-vue, murmura :
— Un vaisseau à trois ponts, deux frégates de premier rang, cinq de deuxième rang.
— Mais moi aussi, grommela Gacquoil, je les ai espionnés.
— Bons bâtiments, dit le capitaine. J’ai un peu commandé tout cela.
— Moi, dit Gacquoil, je les ai vus de près. Je ne prends pas l’un pour l’autre. J’ai leur signalement dans la cervelle.
Le capitaine passa sa longue-vue au pilote.
— Pilote, distinguez-vous bien le bâtiment de haut bord ?
— Oui, mon commandant, c’est le vaisseau la Côte-d’Or.
— Qu’ils ont débaptisé, dit le capitaine. C’était autrefois les Ëtats-de-Bourgogne. Un navire neuf. Cent vingt-huit canons.
Il tira de sa poche un carnet et un crayon, et écrivit sur le carnet le chiffre 128.
Il poursuivit:
— Pilote, quelle est la première voile à bâbord ?
— C’est l’Expérimentée.
— Frégate de premier rang. Cinquante-deux canons. Elle était en armement à Brest il y a deux mois.
Le capitaine marqua sur son carnet le chiffre 52.
— Pilote, reprit-il, quelle est la deuxième voile à bâbord ?
— La Dryade.
— Frégate de premier rang. Quarante canons de dix-huit. Elle a été dans l’Inde. Elle a une belle histoire militaire.
Et il écrivit au-dessous du chiffre 52 le chiffre 40 ; puis, relevant la tête :
— A tribord, maintenant.
— Mon commandant, ce sont toutes des frégates de second rang. Il y en a cinq.
— Quelle est la première à partir du vaisseau ?
— La Résolue.
— Trente-deux pièces de dix-huit. Et la seconde ?
— La Richemont.
— Même force. Après ?
— L’Athée*.
— Drôle de nom pour aller en mer. Après ?
— La Calypso.
— Après ?
— La Preneuse.
— Cinq frégates de trente-deux chaque.
Le capitaine écrivit au-dessous des premiers chiffres, 160.
— Pilote, dit-il, vous les reconnaissez bien ?
— Et vous, répondit Gacquoil, vous les connaissez bien, mon commandant. Reconnaître est quelque chose, connaître est mieux.
Le capitaine avait l’œil fixé sur son carnet et additionnait entre ses dents.
— Cent vingt-huit, cinquante-deux, quarante, cent soixante.
En ce moment La Vieuville remontait sur le pont.
— Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en présence de trois cent quatre-vingts pièces de canon.
— Soit, dit La Vieuville.
— Vous revenez de l’inspection, La Vieuville ; combien décidément avons-nous de pièces en état de faire feu ?
— Neuf.
— Soit, dit à son tour Boisberthelot.
Il reprit la longue-vue des mains du pilote, et regarda l’horizon.
Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils grandissaient.
Ils se rapprochaient insensiblement.
La Vieuville fit le salut militaire.
— Commandant, dit La Vieuville, voici mon rapport. Je me défiais de cette corvette Claymore. C’est toujours ennuyeux d’être embarqué brusquement sur un navire qui ne vous connaît pas ou qui ne vous aime pas. Navire anglais, traître aux Français. La chienne de caronade l’a prouvé. J’ai fait la visite. Bonnes ancres. Ce n’est pas du fer de loupe, c’est forgé avec des barres soudées au martinet. Les cigales des ancres sont solides. Câbles excellents, faciles à débiter, ayant la longueur d’ordonnance, cent vingt brasses. Force munitions. Six canonniers morts. Cent soixante et onze coups à tirer par pièce.
— Parce qu’il n’y a plus que neuf pièces, murmura le capitaine.
Boisberthelot braqua sa longue-vue sur l’horizon. La lente approche de l’escadre continuait.
Les caronades ont un avantage, trois hommes suffisent pour les manœuvrer ; mais elles ont un inconvénient, elles portent moins loin et tirent moins juste que les canons. Il fallait donc laisser arriver l’escadre à portée de caronade.
Le capitaine donna ses ordres à voix basse. Le silence se fit dans le navire. On ne sonna point le branle-bas, mais on l’exécuta. La corvette était aussi hors de combat contre les hommes que contre les flots. On tira tout le parti possible de ce reste de navire de guerre. On accumula près des drosses, sur le passavant, tout ce qu’il y avait d’aussières et de grelins de rechange pour raffermir au besoin la mâture. On mit en ordre le poste des blessés. Selon la mode navale d’alors, on bastingua le pont, ce qui est une garantie contre les balles, mais non contre les boulets. On apporta les passe-balles, bien qu’il fût un peu tard pour vérifier les calibres ; mais on n’avait pas prévu tant d’incidents. Chaque matelot reçut une giberne et mit dans sa ceinture une paire de pistolets et un poignard. On plia les branles ; on pointa l’artillerie ; on prépara la mousqueterie ; on disposa les haches et les grappins ; on tint prêtes les soutes à gargousses et les soutes à boulets ; on ouvrit la soute aux poudres. Chaque homme prit son poste. Tout cela sans dire une parole et comme dans la chambre d’un mourant. Ce fut rapide et lugubre. Puis on embossa la corvette. Elle avait six ancres comme une frégate. On les mouilla toutes les six ; l’ancre de veille à l’avant, l’ancre de toue à l’arrière, l’ancre de flot du côté du large, l’ancre de jusant du côté des brisants, l’ancre d’affourche à tribord et la maîtresse-ancre à bâbord. Les neuf caronades qui restaient vivantes furent mises en batterie toutes les neuf d’un seul côté, du côté de l’ennemi. L’escadre, non moins silencieuse, avait, elle aussi, complété sa manœuvre. Les huit bâtiments formaient maintenant un demi-cercle dont les Minquiers faisaient la corde. La Claymore, enfermée dans ce demi-cercle, et d’ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l’écueil, c’est-à-dire au naufrage. C’était comme une meute autour d’un sanglier, ne donnant pas de voix, mais montrant les dents. Il semblait de part et d’autre qu’on s’attendait.
Les canonniers de la Claymore étaient à leurs pièces. Boisberthelot dit à La Vieuville :
— Je tiendrais à commencer le feu.
— Plaisir de coquette, dit La Vieuville.
Le passager n’avait pas quitté le pont, il observait tout, impassible.
Boisberthelot s’approcha de lui.
— Monsieur, lui dit-il, les préparatifs sont faits. Nous voilà maintenant cramponnés à notre tombeau, nous ne lâcherons pas prise. Nous sommes prisonniers de l’escadre ou de l’écueil. Nous rendre à l’ennemi ou sombrer dans les brisants, nous n’avons pas d’autre choix. Il nous reste une ressource, mourir. Combattre vaut mieux que naufragée. J’aime mieux être mitraillé que noyé ; en fait de mort, je préfère le feu à l’eau. Mais mourir, c’est notre affaire à nous autres, ce n’est pas la vôtre, à vous. Vous êtes l’homme choisi par les princes, vous avez une grande mission, diriger la guerre de Vendée. Vous de moins, c’est peut-être la monarchie perdue ; vous devez donc vivre. Notre honneur à nous est de rester ici, le vôtre est d’en sortir. Vous allez, mon général, quitter le navire. Je vais vous donner un homme et un canot. Gagner la côte par un détour n’est pas impossible. Il n’est pas encore jour, les lames sont hautes, la mer est obscure, vous échapperez. Il y a des cas où fuir, c’est vaincre.
Le vieillard, fit, de sa tête sévère, un grave signe d’acquiescement.
Le comte du Boisberthelot éleva la voix :
— Soldats et matelots, cria-t-il.
Tous les mouvements s’arrêtèrent, et de tous les points du navire, les visages se tournèrent vers le capitaine.
Il poursuivit:
— L’homme qui est parmi nous représente le roi. Il nous est confié, nous devons le conserver. Il est nécessaire au trône de France ; à défaut d’un prince, il sera, c’est du moins notre attente, le chef de la Vendée. C’est un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut qu’il y aborde sans nous. Sauver la tête, c’est tout sauver.
— Oui ! oui ! oui ! Crièrent toutes les voix de l’équipage.
Le capitaine continua :
— Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n’est pas aisé. Il faudrait que le canot fût grand pour affronter la haute mer et il faut qu’il soit petit pour échapper à la croisière. Il s’agit d’aller atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères que du côté de Coutances. Il faut un matelot solide, bon rameur et bon nageur ; qui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore assez de nuit pour que le canot puisse s’éloigner de la corvette sans être aperçu. Et puis, il va y avoir de la fumée qui achèvera de le cacher. Sa petitesse l’aidera à se tirer des bas-fonds. Où la panthère est prise, la belette échappe. Il n’y a pas d’issue pour nous ; il y en a pour lui. Le canot s’éloignera à force de rames ; les navires ennemis ne le verront pas ; et d’ailleurs pendant ce temps-là, nous ici, nous allons les amuser. Est-ce dit ?
— Oui ! Oui ! Oui ! Cria l’équipage.
— Il n’y a pas une minute à perdre, reprit le capitaine. Y a-t-il un homme de bonne volonté ?
Un matelot dans l’obscurité sortit des rangs et dit :
— Moi.
ÉCHAPPE-T-IL?
Quelques instants après, un de ces petits canots qu’on appelle youyous et qui sont spécialement affectés au service des capitaines s’éloignait du navire. Dans ce canot, il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à l’arrière, et le matelot « de bonne volonté » qui était à l’avant. La nuit était encore très obscure. Le matelot, conformément aux indications du capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune autre issue n’était d’ailleurs possible. On avait jeté au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuits, une langue de bœuf fumée et un baril d’eau. Au moment où le youyou prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le gouffre, se pencha par-dessus l’étambot du gouvernail de la corvette, et ricana cet adieu au canot :
— C’est bon pour s’échapper, et excellent pour se noyer.
— Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.
L’écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d’accord avec le rameur, et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et cachée par les grands plis des vagues. Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente. Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l’océan, il s’éleva une voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d’airain de la tragédie antique, semblait presque surhumaine. C’était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.
— Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous allons voir se lever notre dernier soleil.
Et un coup de canon partit de la corvette.
— Vive le roi ! Cria l’équipage.
Alors on entendit au fond de l’horizon un autre cri, immense, lointain, confus, distinct pourtant :
— Vive la République!
Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les profondeurs de l’océan.
La lutte commençait.
La mer se couvrit de fumée et de feu.
Les jets d’écume que font les boulets en tombant dans l’eau piquèrent les vagues de tous les côtés. La Claymore se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En même temps toute l’escadre groupée en demi-lune autour de la Claymore faisait feu de toutes ses batteries. L’horizon s’incendia. On eût dit un volcan qui sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la bataille où les navires apparaissaient et disparaissaient comme des spectres. Au premier plan, le squelette noir de la corvette se dessinait sur ce fond rouge. On distinguait à la pointe du grand mât le pavillon fleurdelysé. Les deux hommes qui étaient dans le canot se taisaient. Le bas-fond triangulaire des Minquiers, sorte de trinacrie sous-marine, est plus vaste que l’île entière de Jersey ; la mer le couvre ; il a pour point culminant un plateau qui émerge des plus hautes marées et duquel se détachent au nord-est six puissants rochers rangés en droite ligne, qui font l’effet d’une grande muraille écroulée çà et là. Le détroit entre le plateau et les six écueils n’est praticable qu’aux barques d'un très faible tirant d’eau. Au-delà de ce détroit, on trouve le large. Le matelot qui s’était chargé du sauvetage du canot engagea l’embarcation dans le détroit. De cette façon il mettait les Minquiers entre la bataille et le canot. Il nagea avec adresse dans l’étroit chenal, évitant les récifs à bâbord comme à tribord ; les rochers maintenant masquaient la bataille. La lueur de l’horizon et le fracas furieux de la canonnade commençaient à décroître, à cause de la distance qui augmentait ; mais, à la continuité des détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu’elle voulait épuiser, jusqu’à la dernière, ses cent quatre-vingt-onze bordées. Bientôt, le canot se trouva dans une eau libre, hors de l’écueil, hors de la bataille, hors de la portée des projectiles. Peu à peu le modelé de la mer devenait moins sombre, les luisants brusquement noyés de noirceurs s’élargissaient, les écumes compliquées se brisaient en jets de lumière, des blancheurs flottaient sur les méplats des vagues. Le jour parut. Le canot était hors de l’atteinte de l’ennemi; mais le plus difficile restait à faire. Le canot était sauvé de la mitraille, mais non du naufrage. Il était en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans voile, sans mât, sans boussole, n’ayant de ressource que la rame, en présence de l’océan et de l’ouragan, atome à la merci des colosses. Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que blêmissait le matin, l’homme qui était à l’avant du canot regarda fixement l’homme qui était à l’arrière et lui dit :
— Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller.
* Archives de la marine. Etat de la flotte en mars 1793. (Note de Victor Hugo.)
Commentaires :
- nous l'avons organisé une fois par mois chez nous, même les enfants sont attirés, avec d'autres textes.
GARD. Pierre et Marie P.
- une bonne occasion de ranger le portable, excellente idée.
Pays Bas. J. Huet.
- repos de l'esprit, parfois tous les quinze jours.
Angoulême. Sophie et Alain M.
- une initiative à renouveler.
Charente. Masson A.
- nous nous retrouvons régulièrement avec plaisir et de la matière pour l'esprit…
Paris. Aurélie Lejeune.
- bravo à tous ces sites comme celui-ci qui lancent l'alerte sur la pollution numérique.
David J.M. Charenton
- je suis effrayé par tous ces gens qui marchent l'air hagard les yeux rivés sur leur "smartphone", il a quelque chose d'intelligent ? Vous devriez nommer cette page de votre site Répart par la lecture peut-être ? Cela devient un grand problème de santé publique.
Catherine. L. à Versailles.
- allez les parents, faites un effort, montrez l'exemple.
Guy. Bleau Drôme.
- quand on regarde parfois les chaînes de télévision, même les journalistes n'écoutent plus le présentateur, ils attendent les messages de"X". Effrayant.
Adrien. N. Pas de Calais.
- Walking Dead vous connaissez ? Ils traversent n'importe où les yeux sur l'écran. Vous croyez qu'ils pourront s'en sortir ? Sabrina. M. à LYON.
- les parents ? Mais lesquels en sont encore capables, quand je les vois même dans les musées. J. HOCHET à Paris.
- de belles rencontres à développer avec les amis et les amis de nos amis en chair et en os… Marc à Langogne.
- grands-parents, parents, enfants, tout le monde participe. Un groupe de lecture, des échanges sans oublier le maître des horloges, il suffisait d'y penser. Y.Leprince à La Rochelle.
- j'ai abandonné les réseaux sociaux pour retrouver mes neurones. Ces café-lecture sont vraiment salutaires. Pascal C. Poitiers.
- je me souviens de ces sectes qui florissaient dans les années 1970-1980. Elles n’ont pas pu toutefois bousculer la société comme le font les réseaux sociaux aujourd’hui. Le pire est que certains enfants de cette époque, que j’ai eu en classe, ont grandi dans cette ambiance « numérique » et ont perdu toute forme de jugement. Incapables de prendre du recul ils jettent l’anathème sur n’importe qui. Si les parents en organisant ces lieux de lecture pouvaient apporter du bon sens et recréer une société vivable, je souscris. Il faut lire Camus pour apprendre à respecter l’autre. Mais combien savent lire véritablement aujourd’hui ? André. M. (ancien professeur des écoles). Toulouse.
- ceux qui ferment les yeux sur cette violence quotidienne, vont être les premiers surpris.
Jean Paul F à Bagneux
- Il suffit de faire une fois l’effort et on ouvre des perspectives plus saines.
Au moins les gens se parlent.
Gaëlle H (Finistère)
- L’Académie Française a souligné les dangers que présente l’abandon total des méthodes d’enseignement telles que la réflexion, la logique et la mémoire, c’est le « portable » qui sert de béquille et corrige l’utilisateur. Celui-ci ne se rend même plus compte qu’il perd peu à peu ses capacités relationnelles. Les nouvelles générations deviennent muettes devant le monde. Jacques F. LYON
- Ce sont des moments humains dont nous avons besoin aujourd’hui. Maxime P. à Jonzac
- Il faut réapprendre à lire, à écrire et à compter. La famille explose, quant à l’école…le nombre de ministres incompétents est effarant. La pédagogie s’est effondrée sous les coups de l’artificielle intelligence. Lisez « Main basse sur l’éducation Nationale »vous comprendrez pourquoi nous en sommes là. En tous les cas continuez. Frédéric A. Paris.
- Je profite du message de Frédéric. A, pour vous appeler à jeter un œil sur le programme « Evars ». Un « cours » fait par des intervenants dans les écoles depuis 2017. Un cours hors sol, intrusif, qui déstabilise le psychisme des enfants en ne tenant aucun compte des principes pédagogiques. On s’étonne de la dérive sociétale ? Allez voir le site « SOS EDUCATION ». Pierre Marie G. à Bayonne.
- Le monde se divise aujourd’hui en deux catégories, d’un côté les esclaves du virtuel qui disparaitront sans comprendre les enjeux géopolitiques ou philosophiques, de l’autre les lecteurs de La Boétie, Orwell ou Bernanos. Nous sommes tous sur le même bateau sans possibilité de fuir ses responsabilités. Maryse R. à Bordeaux.
- Lorsque l’éducation baisse les bras dans la lutte contre la désinformation des réseaux sociaux il y a de quoi s’inquiéter pour le futur de la civilisation démocratique. Elle a oubliée l’une de ses missions, cultiver la pensée critique principalement à travers le livre. Les adultes sont les premiers responsables, « après moi le déluge ». C’est apocalyptique. Ils ont oublié leurs enfants. Tant pis ? Alma B à Orléans.
- Ces « générations numérisées » n’ont plus le pouvoir de s’intéresser à d’autres domaines comme l’art, la culture encore moins la philosophie alors la lecture, vous plaisantez. Le « scroll » est leur principal centre d’intérêt. Christophe M. Palaiseau.
- Essayez de présenter à un enfant un portable et un livre, devinez vers où se tourne son regard, et surtout pour certains parents leur progéniture n’est plus le souci principal, alors un portable c’est bien pratique, va jouer je vais faire du vélo… Bon courage. Lionel A à Versailles.
- l’une des sources pour ne pas dire la source de l’ensauvagement de notre société provient du smartphone. Les parents se débarrassent de l’éducation de leurs enfants avec cet engin. Il devrait être interdit aux moins de quinze ans et stoppé à la porte des écoles. Parents allez à la médiathèque vous trouverez d’autres motivations pour vous et vos enfants, c’est urgent. Florence L à Epinay
- nombre d’adolescents n’écoutent plus que leur paresse, se bourrent le cerveau de numérique à travers leurs écrans sans rien apprendre. C’est peut-être parce que leurs vies semblent vides qu’ils parlent, seuls, avec ce qu’ils appellent les réseaux sociaux. Mais ils restent seuls. Marc P. Montpellier.
- depuis plus de quarante ans, de par mon métier, je soutiens un certain nombre de jeunes et moins jeunes dans leurs parcours. Je constate une nette différence dans leurs réflexions entre ceux qui lisent et ceux qui passent leur temps à être influencés par ces "fameux" réseaux sociaux. Certains d’entre eux ne savent plus s’exprimer correctement et ont perdu toute forme de respect. Je dois dire que je suis pessimiste quant à leur avenir, quelles sociétés préparent-ils, des dictatures ? Pascal D à Paris.
- cette génération Z n’a connu qu’un monde entièrement numérique et aujourd’hui complétement polarisé. Ce sont les réseaux asociaux qui façonnent leur esprit critique et c’est l’époque de la consommation de l’information. Le grand danger du portable c’est cette information biaisée qui favorise nos tendances. La gen Z n’a plus la capacité de questionner et de se questionner sur une idée, une prise de position philosophique ou politique. Le discours de l’autre est devenu inaudible. Cette proposition de « Café Lecture », me paraît une bonne piste pour inverser cette forme de repli sur soi. Bravo. Viviane. Legros. Brest.
- Merci pour cette proposition. Un bon moyen pour se détacher du sectarisme. Didier R dans la Somme.
- Avec le sabotage de l’enseignement on a favorisé l’émergence de manipulateurs de tout poil qui prospèrent sur le terrain de l’inculture. Les hommes sont égaux, oui, dans l’esclavage des réseaux sociaux. Tous ces gens grégaires, qui « like » continuellement ne demandent-ils pas à être gouvernés par des tyrans ? Mais si puissent qu’ils ignorent l’histoire. Jean Paul N à Nantes.
- « On m'a vu ce que vous êtes,
Vous serez ce que je suis. »
Je reste fascinée par ces vers de Corneille d’une véracité inéluctable.
Hélène D. Bretagne.
- Comment des personnes responsables peuvent-elles encore croire aux sornettes diffusées dans les réseaux sociaux ? Précisément parce qu’elles ne font pas l’effort de lire et d’analyser. Jean M. Rennes
- Je ne connaissais pas cette addiction, la Nomophobie ou Mobidépendance, merci pour ces précisions. Sonia H à Orléans
- D’une fois sur l’autre, nos voisins nous proposent des poèmes de Rimbaud ou de la géopolitique, nous sommes tombés d’accord, la parole est ouverte, le débat est essentiel. Maryse et Pierre V. Roubaix
- La langue est une matière exceptionnellement riche pour appréhender l’être humain. Même si les sigles ont l’âge de l'écriture, c’est seulement depuis cinquante ans qu’ils sont utilisés à foison. Surtout dans les « textos » qui font partie de cette « novlangue » tapotée sur les portables. Tout est urgent, ceux qui ne suivent pas seront laissés pour compte, en réalité ceux-là seront protégés. Daniel M. à Bordeaux.
- je viens de parler du dernier Livre de Laurent ALEXANDRE, mais en réalité l'IA n'est pas un problème. De toutes les façons, elle va capoter à cause de la mobidépendance dans les réseaux sociaux. Paul A à PARIS
- Les conférences ne nous suffisaient pas. Trop peu d'implications, beaucoup de paroles. Avec ces réunions nous avons découverts chacun à sa juste valeur, il suffit de proposer aux voisins et amis. Au fait, merci à G.O pour ce fil d'information calme et apaisé. . Martine et Paul B à LAON
- Combien de temps nous reste-il pour ces échanges ? Jérémie à Rochefort
- Réponse : pour Jérémie, combien de temps ? Rester dans sa bulle, ne rien dire, ne rien entendre, ne pas agir, ceux là vont être emporté les premiers. La réponse est dans la question. Gilles T à DUNKERQUE.
- le monde technologique crée sa propre sélection Darwinienne. Le développement de ces nouvelles pathologies, différentes formes d'autisme, explosion de maladies auto-immunes, enfermement, éloignement de l'autre, fossé intergénérationnel. C'est à ce stade que nous en sommes avec cet objet dit "intelligent". Et pourtant "soyez résolu à ne plus servir et vous serez libre". Tout l'obstacle est dans la résolution. Agnès C. à Massy
- tout notre groupe de lecture vous souhaite une bonne année 2026.
Merci à l'équipe GO. Maryse T à Tours.
- bonne année G.O. Lisons aussi Boris VIAN un véritable homme lucide sur notre condition. C'est frais. Gilles F dans le CANTAL.
- Quand les hommes sont toujours animés par les mêmes passions, les mêmes résultats apparaissent. Bonne année G.O. Stéphane P. à Lormont Gironde.
- Souhaitons à tous une bonne année 2026. Devant l’indifférence presque généralisée de certains, oui le chacun pour soi fait rage, on se demande comment la démocratie peut encore tenir debout. Heureusement des sites comme le vôtre apportent l’espoir. Continuons les cafés lectures. Merci G.O. Sonia B à Tournefeuille.